Paramount a choisi son champ de bataille : le futur film Call of Duty de Taylor Sheridan se déroulera dans l’univers Modern Warfare. Autrement dit, on ne parle pas d’une simple adaptation de jeu vidéo, mais d’un nouvel épisode de la grande guerre des franchises, celle où Hollywood recycle ses licences comme un général recycle ses munitions.
La nouvelle n’a rien d’anodin. Depuis le milieu des années 2010, l’industrie a compris qu’un jeu vidéo à très forte notoriété pouvait servir de poule aux œufs d’or, à condition de ne pas le traiter comme un gadget pour gamers fatigués. Call of Duty coche toutes les cases : une marque planétaire, des ventes colossales, une mémoire collective nourrie par des campagnes solo, du multijoueur et des guerres de pixels qui ont façonné plusieurs générations de joueurs. Le passage au cinéma a longtemps ressemblé à un serpent de mer, mais Paramount a fini par sortir le dossier du tiroir en septembre 2025, avec Sheridan à l’écriture. Et là, forcément, on tend l’oreille : le bonhomme ne vient pas pour faire du tourisme narratif.
Le choix de Modern Warfare n’est pas qu’un détail de décor. C’est même le nerf du projet. Cette sous-série, lancée en 2007 puis relancée en 2019, a imposé une esthétique plus contemporaine, plus nerveuse, plus sale aussi, avec des opérations spéciales, des zones grises morales et des figures de soldats devenues presque mythologiques pour les joueurs. En clair, Paramount ne part pas sur un blockbuster de guerre générique, mais sur un terrain déjà balisé par une iconographie très forte. Le film ne vend pas seulement des explosions : il hérite d’un imaginaire déjà prêt à l’emploi.
Le soldat Sheridan sort le fusil d’auteur
À ce stade, le vrai sujet, c’est Taylor Sheridan. Le scénariste-réalisateur-producteur a bâti sa réputation sur des récits de frontière, de territoire et de violence institutionnelle, de Sicario à Hell or High Water, avant de devenir le fer de lance télévisuel de Paramount avec Yellowstone et ses satellites. Son obsession pour les hommes en uniforme, les chaînes de commandement bancales et les pays où la loi arrive toujours après les balles colle assez bien à Call of Duty. On voit déjà le raccord : des opérateurs d’élite, des décisions douteuses, des missions qui sentent la poudre et le péché originel. Sheridan adore les systèmes qui se fissurent. Ici, il a trouvé un jouet à sa mesure.
Mais attention à ne pas fantasmer un miracle d’auteur planqué dans un costume de studio. L’adaptation d’un jeu vidéo à gros budget reste un exercice de haute voltige industrielle. Il faut satisfaire les fans, rassurer les financiers, tenir la promesse d’un spectacle lisible à l’international, et éviter de transformer le tout en cinoche de recrutement. C’est là que Paramount joue gros : la franchise Call of Duty n’est pas juste une licence, c’est une machine à fantasmes, donc une machine à décevoir si on la trahit. Sheridan peut donner du nerf au projet, mais il ne pourra pas faire oublier que Hollywood adore mettre des bottes à des propriétés intellectuelles pour les faire défiler au pas.
Modern Warfare, ou l’art de faire semblant de repartir de zéro
Le recours à Modern Warfare dit aussi quelque chose de très précis sur la stratégie des studios. Quand une franchise est trop vaste, trop éclatée, trop chargée en personnages, on choisit souvent un segment identifiable pour faire table rase sans vraiment faire table rase. C’est le vieux truc du reboot déguisé en continuité. Le public croit entrer dans un nouvel opus autonome, alors qu’on lui sert en réalité un morceau soigneusement sélectionné d’un univers étendu déjà prêt à être décliné. Pratique, rentable, un peu paresseux. Enfin, pas un peu : franchement beaucoup.
Pour Paramount, l’enjeu dépasse le simple film. Une adaptation réussie pourrait ouvrir la porte à une nouvelle franchise cinéma ou à des spin-off, selon la vieille logique du “si ça marche, on en remet une louche”. Dans un marché où la fenêtre de diffusion en salles se resserre et où les studios cherchent des marques capables de tenir la distance face au streaming, Call of Duty offre une promesse simple : du spectacle, du bruit, des visages fermés et des enjeux géopolitiques assez flous pour parler à tout le monde. Ou à presque tout le monde, ce qui dans ce métier revient souvent au même.
La guerre des pixels n’a pas fini de faire caisse
Reste la question qui gratte : comment adapter une saga dont la force repose autant sur l’expérience du joueur que sur ses scénarios ? Le cinéma ne peut pas reproduire la sensation de contrôle, ce petit shoot de puissance qui fait tourner les pouces et l’adrénaline. Il doit donc inventer autre chose : une mise en scène de la tactique, du stress, de la camaraderie sous pression. Si Sheridan garde sa sécheresse habituelle, il peut éviter le piège du clip militaire gonflé à la testostérone. S’il cède au grand barnum, on aura un produit bien huilé, bien bruyant, bien vide. Le genre de machine qui fait du chiffre et laisse peu de traces.
En attendant, Paramount tient là un projet qui coche toutes les cases du moment : une licence mondiale, un auteur bankable, un imaginaire guerrier déjà installé et un studio qui espère transformer la nostalgie des consoles en billets de cinéma. La vraie bataille ne se jouera pas sur le front, mais entre fidélité, spectacle et gros sous. Et là, comme souvent à Hollywood, personne ne sort vraiment indemne.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




