Les années 70 n’ont pas seulement fabriqué des films, elles ont fabriqué une manière de regarder le monde en train de se fissurer. Sur Prime Video, cinq classiques suffisent pour prendre la température d’une décennie où le cinéma américain a cessé de jouer les grands enfants sages.
Pour rappel, on parle d’un moment charnière : le Vietnam, le scandale du Watergate, la fin d’une certaine innocence industrielle, et l’arrivée d’une génération de cinéastes passés par l’école du cinéma, donc armés pour penser le cadre, le montage, le son, le hors-champ. Entre 1974 et 1977, Francis Ford Coppola, Martin Scorsese, Robert Altman, John Landis et John Flynn livrent des œuvres qui ne cherchent pas à rassurer le spectateur. Elles le secouent, le grattent, le laissent parfois un peu hagard au générique de fin. Et c’est précisément pour ça qu’on y revient encore, à l’heure où les plateformes nous servent souvent du prêt-à-consommer bien tiède. Les seventies, elles, avaient encore le goût du risque et de la sueur.
Sur Prime Video, ces cinq films ne font pas que combler un trou dans une culture cinéphile : ils rappellent que le cinéma peut être une machine à diagnostiquer une époque, pas seulement à la distraire.
Paranoïa, mode d’emploi
Avec The Conversation (1974), Francis Ford Coppola signe un thriller qui ressemble à un cauchemar administratif sous acide. Gene Hackman y incarne Harry Caul, spécialiste de l’écoute clandestine, homme sans vie privée et sans éclat, obsédé par la précision technique autant que par la possibilité d’avoir participé à un crime sans le vouloir. Le film, produit par Paramount, sort la même année que The Godfather Part II et prouve à quel point Coppola pouvait passer du baroque au dépouillement sans perdre une once de puissance. On y entend presque le cliquetis des machines comme un battement de cœur malade. Le film dure 1 h 53, et chaque minute serre un peu plus la gorge. Le vrai monstre, ici, ce n’est pas l’espionnage : c’est l’idée qu’on n’est plus jamais seul.
Ce qui frappe encore, c’est la modernité du film. À l’époque, la surveillance passe par des bandes magnétiques, des micros, des appareils lourds comme des parpaings ; aujourd’hui, on a juste remplacé les bobines par des serveurs. Le fond, lui, n’a pas bougé d’un poil. Coppola filme un homme qui croit contrôler le réel alors qu’il en est déjà prisonnier. Et Hackman, avec sa raideur presque minérale, donne au personnage une épaisseur tragique sans jamais forcer le trait. Pas besoin d’en faire des caisses : le malaise travaille tout seul.
Le zapping avant l’heure
Changement de braquet avec The Kentucky Fried Movie (1977), objet bizarre, sale gosse, pas très poli et franchement réjouissant. John Landis y orchestre une succession de sketchs, fausses pubs, bandes-annonces imaginaires et pastiches télévisuels écrits par le trio ZAZ, futur cerveau de Y a-t-il un pilote dans l’avion ?, Top Secret! et Police Squad!. Le film a l’air d’un poste de télévision qu’on aurait laissé tourner toute la nuit dans un appartement trop chaud. C’est vulgaire, absurde, parfois lourd, souvent très drôle, et surtout parfaitement conscient de son époque : celle de la saturation médiatique, du zapping naissant, de la bouillie d’images avant même l’invention du flux continu.
On pourrait croire à un simple délire potache, mais le film dit quelque chose de plus malin : si tout devient contenu, alors tout peut devenir matière à parodie. Le cinéma se regarde lui-même, la télé aussi, et la publicité en prend plein la figure. Ce n’est pas un chef-d’œuvre de dentelle, non, mais c’est une petite bombe de chaos organisé. Le film a le mauvais goût de rire de tout, ce qui, parfois, est la forme la plus saine d’intelligence.
Nashville, ou l’Amérique en chorus
Avec Nashville (1975), Robert Altman fait ce qu’il sait faire de mieux : ouvrir grand la porte, laisser entrer le bruit du monde, et voir ce qui se passe quand les personnages cessent d’être des fonctions de scénario pour devenir des corps qui parlent, chantent, se croisent, se contredisent. Le film, qui dure 2 h 40, aligne une distribution pléthorique où l’on croise Ronee Blakley, Ned Beatty, Jeff Goldblum, Henry Gibson ou Scott Glenn. Une bonne partie du métrage est consacrée à la musique, ce qui transforme l’ensemble en faux film choral et vrai concert politique. Altman filme Nashville comme une capitale imaginaire de l’Amérique, avec ses ambitions, ses vanités, ses slogans et ses drapeaux qui flottent un peu trop fort pour être innocents.
Le film est souvent présenté comme une fresque, mais ce mot est trop propre pour ce qu’il fabrique. C’est plutôt une radiographie en désordre, un pays qui se raconte à travers ses chansons et ses petites lâchetés. Altman ne cherche pas le climax classique, il préfère la dérive, l’accumulation, le frottement des voix. Et quand l’iconographie patriotique s’invite, elle ne sent pas la carte postale mais la mise en scène d’un mythe qui se craquelle. Chez Altman, l’Amérique chante, oui, mais elle chante aussi pour ne pas entendre le bruit de sa propre fatigue.
Retour de guerre, retour de flamme
Dans Rolling Thunder (1977), John Flynn, sur un scénario coécrit par Paul Schrader, prend le traumatisme du retour du Vietnam et le transforme en revenge movie d’une sécheresse exemplaire. William Devane incarne Charles Rane, major de l’Air Force revenu au pays après des mois de captivité, accueilli par une famille déjà défaite et une société qui voudrait bien le décorer sans trop regarder ce qu’il a perdu en route. Le film ne s’embarrasse pas de psychologie bavarde : il avance comme un bloc de douleur, jusqu’à ce que la violence explose, froide, méthodique, presque administrative elle aussi. Tommy Lee Jones, dans un rôle de complice, ajoute une tension supplémentaire à cette mécanique de vengeance.
Ce qui rend le film si fort, c’est sa manière de refuser le pathos tout en laissant affleurer la blessure. Devane joue la retenue avec une précision qui fait froid dans le dos : le personnage semble déjà passé de l’autre côté, là où l’affect ne sert plus qu’à gêner l’action. On n’est pas dans le grand mélodrame de guerre, mais dans le constat qu’un homme peut revenir du front sans revenir à la vie. Et ça, ça cogne sec. Le film ne crie pas sa rage : il la compacte jusqu’à ce qu’elle devienne explosive.
Le taxi, la nuit et le gouffre
Impossible de contourner Taxi Driver (1976), le grand cauchemar urbain de Martin Scorsese, écrit par Paul Schrader et porté par Robert De Niro dans l’un des rôles les plus disséqués de l’histoire du cinéma. Travis Bickle, vétéran du Vietnam devenu chauffeur de nuit à New York, traverse la ville comme un fantôme mal réveillé, observant les corps, les néons, la solitude, le sexe, la misère, et tout ce que l’Amérique préfère ne pas voir en plein jour. Le film dure 1 h 54, mais il a la densité d’un roman noir halluciné. Scorsese y filme la ville comme un organisme malade, et De Niro y compose un personnage à la fois pathétique, inquiétant et tragiquement lisible.
Le film a souvent été mal compris par ceux qui confondent représentation et approbation, ce qui est quand même un sport assez triste. Scorsese ne glorifie rien : il montre un homme qui se fabrique une mythologie de purification parce qu’il n’a trouvé ni soin, ni écoute, ni place. C’est là que le film reste redoutable : il parle d’un isolement masculin, social, politique, qui n’a pas pris une ride. Les taxis ont changé, les écrans aussi, mais le sentiment d’errance, lui, continue de circuler. Taxi Driver n’a pas vieilli : il a juste rattrapé le présent.
Au fond, ces cinq films racontent la même chose par cinq chemins différents : une décennie où Hollywood a cessé de faire semblant, où le cinéma a accepté de regarder la peur, la fatigue, la vulgarité, la violence et le désenchantement en face. Et si on les regarde aujourd’hui sur Prime Video, ce n’est pas pour cocher une case de cinéphile appliqué. C’est pour se rappeler qu’avant les algorithmes et les franchises à rallonge, il existait encore des films qui avaient le culot de ne pas nous prendre par la main. Franchement, ça fait du bien.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




