La science-fiction littéraire a longtemps servi de terrain de jeu aux producteurs frileux : trop vaste, trop chère, trop cérébrale. Sauf qu’avec Foundation, Dune: Prophecy et The Expanse, le petit écran a fini par comprendre qu’un bon chèque et un peu de patience valent mieux qu’un long métrage qui court après son propre résumé.
Depuis 2021, Apple TV+ a installé Foundation comme vitrine de prestige, avec 30 épisodes sur trois saisons, pendant que l’univers de Frank Herbert s’étire en préquelle télévisée et que James S.A. Corey a déjà prouvé, avec ses six saisons de The Expanse lancées en 2015, qu’un roman-monde peut respirer sans se faire découper au sabre laser du montage. On n’est plus dans l’époque où l’adaptation SF devait choisir entre le simplisme et le naufrage esthétique. Le streaming a compris le truc : quand l’imaginaire déborde, il faut du temps d’antenne, pas un sprint de 120 minutes. Et ça change tout, parce qu’une saga de SF, ce n’est pas un pitch, c’est une géologie.
Dans ce contexte, certaines œuvres n’attendent plus qu’un studio assez culotté pour sortir le carnet de chèques. La source de départ, signée Witney Seibold pour /Film, avance cinq candidats évidents à une adaptation télévisée à gros budget. On a gardé l’idée, mais on change le regard : ce qui se joue ici, ce n’est pas seulement la fidélité aux livres, c’est la capacité de la série contemporaine à devenir l’endroit où la SF adulte peut enfin déployer ses idées sans se faire raboter.
Mars n’attend pas le bus
Avec Red Mars de Kim Stanley Robinson, on tient sans doute le cas le plus limpide. Publié en 1992, le roman ouvre une trilogie complétée par Green Mars (1993), Blue Mars (1996) et The Martians (1999), et imagine la colonisation de la planète rouge à partir de 2026. Autant dire que le calendrier réel a presque rattrapé la fiction, ce qui donne à l’affaire une petite odeur de rendez-vous manqué. Le livre ne se contente pas de planter des drapeaux : il dissèque les conflits idéologiques entre colons, la question du terraforming, la mainmise des corporations sur la Terre, puis les guerres et révolutions qui suivent. C’est massif, politique, technique, et franchement pas fait pour un film qui voudrait « aller à l’essentiel » (expression souvent synonyme de massacre discret).
Le cœur du roman repose sur une tension très sérieuse entre les Reds, qui refusent de violer l’écosystème martien, et les Greens, persuadés que diffuser la vie ailleurs relève d’un impératif moral. Là, on n’est pas dans le spectacle pour le spectacle : on est dans la bataille des visions du monde. Une adaptation télévisée pourrait enfin prendre le temps de montrer comment une colonie devient une société, puis une société un champ de ruines ou de réinvention. Le cinéma adore les conquêtes ; la série, elle, peut filmer l’usure du pouvoir.
Les mutants ont changé d’adresse
Autre monstre à dompter : Wild Cards, l’anthologie créée par George R.R. Martin avec Melinda M. Snodgrass. Lancée au milieu des années 1980, la série a accumulé 34 volumes entre 1987 et 2024, avec des dizaines d’auteurs qui écrivent dans un même cadre narratif. Le point de départ est tordu comme il faut : en 1946, New York est contaminée par un virus extraterrestre venu de Takis. 90 % des exposés meurent, 9 % mutent de manière plus ou moins tragique, et 1 % développe des pouvoirs. Voilà une généalogie de super-héros qui a le mérite de ne pas sentir le plastique neuf.
Ce qui rend Wild Cards intéressant, c’est son refus du grand barnum Marvelisé. Martin et ses complices ont toujours privilégié une approche plus terre à terre, plus sociale aussi, avec des personnages cabossés, des récits courts, des points de vue multiples. Le projet a longtemps traîné dans les limbes du développement télévisuel, notamment chez Hulu, sans jamais sortir de la salle d’attente. Mais l’époque est peut-être plus favorable qu’avant : les plateformes cherchent des franchises, certes, mais elles cherchent aussi des mythologies qui ne se contentent pas de faire péter des immeubles. Et là, on tient une poule aux œufs d’or qui a déjà appris à marcher de travers.
Le temps, les mondes et les bonnes manières
Avec A Wrinkle in Time de Madeleine L’Engle, on change de tempo. Le roman de 1962 a déjà connu une adaptation télévisée en 2003 et un film en 2018, ce dernier porté par un casting de luxe avec Oprah Winfrey, Reese Witherspoon, Mindy Kaling et Chris Pine, mais accueilli fraîchement au box-office. Le problème n’était pas l’ambition, plutôt la manière de vouloir tout faire entrer d’un coup dans le cadre. Le livre, lui, avance autrement : il mêle voyage interstellaire, spiritualité, féminisme et lutte contre une force de conformisme appelée l’IT. C’est moins une course qu’une traversée.
Une série de prestige pourrait enfin respecter la respiration du texte, laisser les idées s’installer, et ne pas traiter la douceur comme une faiblesse narrative. Le roman a aussi engendré plusieurs suites, de A Wind in the Door (1973) à An Acceptable Time (1989), ce qui offrirait de quoi bâtir plusieurs saisons sans forcer le trait. Le petit miracle, ici, serait de comprendre qu’un récit cosmique peut aussi être intime. Pas besoin d’un feu d’artifice toutes les dix minutes quand le sujet, au fond, c’est la résistance de l’imaginaire.
Le futur a plusieurs sexes, et alors ?
Octavia E. Butler, avec la trilogie Lilith’s Brood ou Xenogenesis (Dawn en 1987, Adulthood Rites en 1988, Imago en 1989), propose sans doute la matière la plus dérangeante du lot. L’action se situe 250 ans après une guerre nucléaire qui a ravagé la Terre. Lilith Iyapo se réveille à bord d’un vaisseau appartenant aux Oankali, une espèce qui veut à la fois réparer la planète et se reproduire avec les humains pour fabriquer une nouvelle forme de vie. Trois sexes, manipulation génétique, infertilité imposée, hybridation, désir, rejet : Butler ne fait pas dans la SF décorative, elle démonte le biologique comme un système politique.
Le potentiel télévisuel est énorme, justement parce que cette trilogie demande du temps pour installer ses ambiguïtés. Une adaptation série pourrait faire ce que le cinéma a souvent peur de faire avec Butler : regarder en face la sexualité, la transformation des corps, la question du consentement et celle de l’évolution sans chercher à tout lisser. La source le rappelle avec justesse : l’autrice imagine un avenir qui n’est ni masculin ni féminin au sens binaire, mais autre. Et ce « autre » a besoin d’espace, pas d’un traitement expédié. On est ici au-delà du simple worldbuilding : c’est une refonte du vivant, rien que ça.
L’Ekumen, ou comment faire de la SF sans se presser
Le cycle de l’Hain, d’Ursula K. Le Guin, ferme la marche avec l’élégance d’un univers qui n’a jamais demandé la permission d’exister. Commencé avec Rocannon’s World en 1966 et prolongé par onze suites jusqu’en 2017, plus une bonne douzaine de nouvelles, l’ensemble fonctionne moins comme une saga linéaire que comme une constellation de récits reliés par un même horizon politique. Les humains y ont été semés sur plusieurs mondes par les Hainiens, et les différentes colonies tentent de se reconnaître, de coopérer, de s’organiser en une sorte de Fédération à la Star Trek avant l’heure.
Le génie de Le Guin, c’est de faire de l’altérité une méthode, pas un gadget. Les variations de genre, les sociétés androgynes, les différences culturelles, les tensions diplomatiques : tout cela appelle une adaptation sérielle pensée saison par saison, planète par planète. On pourrait même imaginer une structure à la The Left Hand of Darkness pour ouvrir le bal, puis d’autres volets autonomes ensuite. Ce serait moins une franchise qu’un laboratoire. Et franchement, on en manque cruellement. La SF télévisée a enfin le droit d’être lente, politique et un peu étrange ; il serait temps qu’elle s’en serve.
Au fond, ces cinq œuvres disent la même chose avec des accents différents : la science-fiction n’a pas besoin d’être simplifiée pour toucher large, elle a besoin d’être prise au sérieux par des gens qui savent compter jusqu’à huit saisons sans paniquer. Alors oui, on attend toujours le studio assez téméraire pour transformer ces montagnes en séries. Mais à force de voir les plateformes chercher leur prochaine machine à fantasmes, on se dit qu’un jour ou l’autre, quelqu’un finira bien par appuyer sur le bouton. Et là, on verra si l’industrie a vraiment appris à passer le flambeau plutôt qu’à le faire tomber dans le vide.
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