À Los Angeles, on ne célèbre pas les 25 ans d’un rendez-vous cinéphile avec une coupe de champagne et trois discours mous : on sort les sorcières, les momies et Mia Goth. Cinespia, l’expérience de cinéma en plein air installée au Hollywood Forever Cemetery, aligne pour son anniversaire une programmation qui a du panache et un petit goût de panique délicieuse.
Depuis un quart de siècle, Cinespia a transformé un cimetière mythique en rituel estival pour cinéphiles, touristes, nostalgiques et amateurs de pique-nique sous les étoiles. Le principe, lancé à Los Angeles au début des années 2000, tient autant du happening que de la projection : on vient pour le film, bien sûr, mais aussi pour le décor, l’ambiance, la liturgie très californienne du grand écran à ciel ouvert. Et quand l’événement fête ses 25 ans, il ne se contente pas de dérouler le tapis rouge. Il convoque des titres qui parlent à plusieurs générations, du blockbuster de studio au film d’horreur fauché devenu culte. Bref, on n’est pas là pour faire semblant d’aimer le cinéma de plein air.
La sélection annoncée fait d’ailleurs un joli grand écart. D’un côté, Practical Magic et The Mummy, deux machines à fantasmes des années 1990, portées par des stars bankables et une imagerie immédiatement reconnaissable. De l’autre, X et Pearl, les deux pièces du petit empire horrifique de Ti West et Mia Goth, qui ont remis un peu de nerf et de sueur dans le cinéma de genre contemporain. Cinespia ne programme pas seulement des films : il fabrique des voisinages, des collisions, des conversations entre l’ancien Hollywood et le nouvel âge du freak show. Et ça, franchement, c’est plus malin qu’un simple best-of de nostalgie.
Des sorcières, des sables et des crocs : la pop culture en mode cérémonie
Practical Magic, sorti en 1998 et réalisé par Griffin Dunne, n’a jamais été un énorme carton en salles, mais il a gagné ce que tant de films rêvent d’obtenir sans y parvenir : une seconde vie en culte domestique. Sandra Bullock et Nicole Kidman y incarnent deux sœurs sorcières dans un mélange de romance, de mélodrame et de fantaisie gothique qui semblait trop sucré pour les puristes et trop étrange pour le grand public. Résultat : un film longtemps sous-estimé, aujourd’hui chéri pour son mélange de kitsch, de mélancolie et de sorcellerie de salon. Cinespia le remet sur grand écran au moment où le cinéma adore recycler ses icônes féminines en objets de désir rétro. La magie, ici, c’est surtout celle du temps qui fait son sale boulot de restaurateur.
Face à lui, The Mummy de Stephen Sommers, sorti en 1999, rappelle une autre époque, celle où le studio system pouvait encore lancer un divertissement d’aventure à gros budget avec Brendan Fraser en tête d’affiche et croire, sans rougir, à la puissance d’un film de monstres à l’ancienne. Le long métrage a rapporté plus de 400 millions de dollars dans le monde pour un budget d’environ 80 millions, et il a surtout prouvé qu’un blockbuster pouvait être à la fois musclé, drôle et franchement cabotin. On y retrouve ce mélange très fin de série B gonflée aux hormones et de produit calibré pour le box-office mondial. Le genre de film qui ne s’excuse jamais d’aimer les sables mouvants et les crânes qui s’ouvrent.

Mia Goth, la relève qui gratte là où ça fait du bien
Avec X et Pearl, Cinespia ne se contente pas de flatter la mémoire des spectateurs. Il rappelle que l’horreur a encore des visages neufs, ou du moins des visages capables de porter le vieux cinéma de genre vers autre chose qu’un simple exercice de style. Ti West a construit avec Mia Goth un diptyque qui joue sur l’héritage du slasher, du mélodrame rural et du cauchemar de star déchue. Dans X, l’horreur se frotte au porno vintage et au vieillissement des corps ; dans Pearl, elle se replie dans une psyché en train de craquer, avec une performance de Goth qui tient à la fois du numéro de diva et de la crise de nerfs filmée au scalpel. Autrement dit : la nouvelle reine du genre n’a pas besoin d’un château, elle a déjà la fêlure.
Ce choix de programmation dit quelque chose de plus large sur la manière dont Hollywood recycle ses mythes. Cinespia, présenté par Amazon MGM Studios et Prime Video, s’inscrit dans une logique très contemporaine : faire du patrimoine un événement, du catalogue une expérience, et de la séance en plein air un argument d’image pour les plateformes et les studios. On n’est pas loin du péché originel de l’industrie actuelle, qui adore vendre du passé en l’habillant de présent. Mais ici, au moins, le geste a de la tenue. Le cadre du Hollywood Forever Cemetery, avec ses tombes, ses palmiers et son ciel de carte postale, donne à ces projections une dimension presque méta : on regarde des films de morts-vivants, de sorcières ou de survivantes dans un lieu où la mémoire est déjà partout. Difficile de faire plus cohérent, ou plus délicieusement morbide.
Le cimetière comme salle de cinéma, et inversement
Depuis ses débuts, Cinespia a compris une chose que beaucoup d’exploitants ont mis du temps à admettre : l’expérience compte autant que le film, parfois plus. À l’heure où les fenêtres de diffusion se sont raccourcies, où les plateformes ont grignoté la sortie en salles et où les studios cherchent sans cesse de nouveaux relais promotionnels, ce type d’événement joue un rôle de fer de lance pour réenchanter la projection collective. On vient voir un classique, mais on vient aussi pour le rituel social, la photo, le pique-nique, la nuit chaude et l’idée un peu folle de regarder un film entouré de tombes. Oui, c’est très Los Angeles. Oui, ça fonctionne. Le cinéma, quand il respire, aime encore les lieux qui ont du caractère.
La présence au programme de Coming to America pour le mois d’août prolonge d’ailleurs cette logique du grand écart entre comédie populaire, patrimoine de studio et plaisir immédiat. Cinespia ne cherche pas l’alignement scolaire ni la respectabilité poussiéreuse. Il pioche dans le répertoire des films qui ont une mémoire affective forte, ceux qu’on revoit volontiers en groupe parce qu’ils déclenchent des réactions, des répliques, des rires, des cris. En somme, tout ce que le streaming isole parfois dans le confort du canapé. Et ça, le grand écran, même au milieu des tombes, sait encore le faire mieux que personne.
Alors oui, on peut toujours sourire devant ce mélange de patrimoine et de marketing, de culte et d’opération de marque. Mais le fait est là : depuis 25 ans, Cinespia a trouvé la formule pour faire revenir les spectateurs vers une séance partagée sans les prendre pour des pigeons. Dans une industrie qui adore parler d’avenir en recyclant le passé, ce n’est déjà pas si mal. Et puis, soyons honnêtes : voir The Mummy sous les étoiles, avec un cimetière pour décor, c’est quand même une manière assez classe de rappeler qu’Hollywood n’a jamais cessé de flirter avec ses propres fantômes. On appelle ça du cinéma, ou presque un sortilège.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




