On croyait aller voir un grand récit d’aventures, on tombe sur un morceau de body horror qui ferait pâlir plus d’un spécialiste du frisson. Dans The Odyssey, Christopher Nolan ne se contente pas de dérouler Homère à coups de grand spectacle : il y plante une scène de Circé qui ressemble à un piège à nerfs soigneusement huilé.
La source de Slashfilm, signée Nina Starner le 19 juillet 2026, insiste sur un point assez savoureux : ce passage serait, à ce stade, la séquence la plus effrayante jamais mise en scène par Nolan. Et on comprend pourquoi. Le cinéaste, d’ordinaire associé à la mécanique mentale, au vertige spatial ou à la compression du temps, s’autorise ici une incursion frontale dans l’horreur corporelle. Pas l’horreur de façade, pas le petit sursaut de service. Non : la transformation, la chair, la métamorphose qui gratte sous la peau. Bref, du sale boulot, mais du sale boulot de luxe.
Le film, porté par Matt Damon en Ulysse, Anne Hathaway en Pénélope, Tom Holland en Télémaque, Himesh Patel en Euryloque, Samantha Morton en Circé, et Bill Irwin en Polyphème, aligne déjà les monstres et les épreuves comme un studio aligne les têtes d’affiche sur une affiche de mastodonte. Sauf qu’ici, le vrai coup de force n’est pas dans l’empilement des noms. Il est dans le basculement de ton. Après une première confrontation avec le cyclope, déjà tendue comme un arc, Nolan enchaîne avec un épisode de sorcellerie qui transforme un repas en cauchemar. Et là, le film cesse d’être seulement un péplum : il devient une machine à fantasmes qui mord.
Quand le mythe se met à grincer des dents
Ce qui frappe dans cette séquence, d’après le récit de la journaliste, c’est la manière dont Nolan organise l’angoisse. Les hommes d’Ulysse montent vers la cabane, croisent des fauves silencieux, sentent que quelque chose cloche, puis découvrent Circé, d’abord terrifiée, ensuite ambiguë, enfin franchement inquiétante. Le détail du ragoût n’a rien d’anodin : l’hospitalité bascule en menace, la nourriture devient vecteur de contamination, et le corps humain se retrouve traité comme une matière première. On n’est pas loin d’un vieux cauchemar de cinéma bis, mais filmé avec la précision d’un horloger qui aurait lu Freud au petit déjeuner.
Le plus beau, ou le plus dérangeant, c’est que Nolan ne filme pas seulement la métamorphose finale. Il laisse le cadre s’attarder sur les gestes, sur les mains, sur la mécanique de la transformation. C’est là que la scène prend une autre dimension : elle ne se contente pas de faire peur, elle montre comment la peur fabrique son propre rituel. Le mythe grec, chez lui, ne sert pas de décor chic : il devient une matière organique, presque obscène.
Du cyclope au cochon, la montée en pression
Le passage fonctionne aussi parce qu’il arrive après Polyphème. Le cyclope, déjà, impose une tension primitive : la grotte, la pierre, la faim, le piège. On sort à peine de ce bloc de terreur que Circé prend le relais, avec une horreur plus intime, plus perverse, plus tordue. Le montage des peurs est malin : on croit avoir encaissé le gros choc, et Nolan remet une couche. Pas de répit, pas de respiration, pas de petit couloir de sécurité. C’est du cinéma qui vous attrape par le col et qui ne vous lâche pas tout de suite. Ça, on ne va pas se mentir, c’est du solide.

Cette façon de faire n’est pas si éloignée de la logique habituelle du réalisateur. Chez Nolan, la mise en scène repose souvent sur l’accumulation de contraintes, sur le resserrement progressif de l’espace et du temps. Ici, il applique cette grammaire à un matériau mythologique. Le résultat, d’après la critique de Slashfilm, dépasse le simple exercice de style. La scène de Circé ne serait pas seulement impressionnante : elle laisserait une trace, ce qui est quand même le minimum syndical pour une séquence d’horreur réussie. Quand Nolan décide de faire peur, il ne fait pas semblant.
Le grand détour par l’horreur
Il y a aussi un petit jeu méta assez jouissif dans cette affaire. Depuis des années, on colle à Nolan l’étiquette du cinéaste cérébral, du grand ordonnateur de récits-puzzles, du demi-dieu du blockbuster sérieux. Le voir s’approcher d’une scène qui relève presque du film d’horreur pur, c’est comme si le bonhomme retirait sa veste de tailleur pour sortir la tronçonneuse. L’image est un peu excessive ? Tant mieux. Le cinéma de genre adore les excès, et cette séquence semble justement rappeler que le cinéaste britannique sait très bien manier l’effroi quand il le veut.
La source va même jusqu’à suggérer, avec une gourmandise assez contagieuse, que Nolan devrait carrément tourner un film d’horreur à part entière. Franchement, l’idée n’a rien d’absurde. Quand on voit la précision avec laquelle il orchestre la peur dans The Odyssey, on se dit qu’un opus entièrement consacré au cauchemar pourrait faire très mal. Pas besoin de surjouer le sang ou les cris : il lui suffirait de laisser la menace s’installer, puis de refermer la porte. Le vrai frisson, chez lui, vient moins du choc que de l’attente.
Et puis il y a la présence de Samantha Morton, qui semble taillée pour ce genre de rôle trouble, entre fragilité et menace. Dans un film déjà peuplé de figures mythologiques, elle apporte ce qu’il faut d’étrangeté pour faire dérailler l’ensemble. On connaît la chanson : un monstre sacré, une scène de bascule, et tout le reste du film change de couleur. Ici, la couleur, c’est celle d’une peur très ancienne, presque folklorique, mais traitée avec une sophistication de blockbuster contemporain. Pas mal pour un poème antique remis au goût du jour.
Au fond, The Odyssey raconte peut-être moins le retour d’Ulysse que la capacité de Nolan à transformer un mythe en cauchemar de studio, et ça, on ne l’avait pas forcément vu venir.
Alors oui, on peut toujours regarder le film pour ses batailles, son ampleur, son casting d’armoire normande et ses promesses de grand spectacle. Mais si cette scène de Circé tient vraiment toutes ses promesses, elle risque de devenir le genre de séquence qu’on cite au comptoir en fronçant un peu les yeux. Et ça, pour un film de cette taille, c’est peut-être le plus beau des coups tordus.
Bande-annonce VF de L'Odyssée
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




