Tom Hanks a remis un vieux démon au centre de la table : si Disney veut continuer à faire parler Woody sans lui, l’IA pourrait très bien s’en charger. Et là, on ne parle plus d’un simple gadget de studio, mais d’un vrai basculement industriel, moral et affectif.
Depuis 1995, Toy Story a fait de Woody une figure presque plus grande que nature, avec la voix de Tom Hanks comme colonne vertébrale émotionnelle. Le personnage a traversé quatre longs métrages signés Pixar, de Toy Story à Toy Story 4 en passant par Toy Story 2 et Toy Story 3, sans oublier la galaxie des produits dérivés, des courts métrages et de l’exploitation en salles qui a transformé la franchise en poule aux œufs d’or. À ce stade, Disney ne possède pas seulement un cowboy en tissu : le studio tient un actif culturel, un totem, une machine à fantasmes. Et comme toujours à Hollywood, quand une propriété intellectuelle rapporte encore, la tentation de la faire durer coûte que coûte revient avec la grâce d’un marteau-piqueur.
Le sujet a pris une tournure plus nette quand Hanks a laissé entendre que le studio pourrait, en théorie, recréer la voix de Woody grâce à l’intelligence artificielle si lui-même ne reprenait pas le rôle. L’acteur n’a pas vendu ça comme une bonne idée, loin de là : il a plutôt pointé un scénario qui lui paraît inquiétant. Et franchement, on le comprend. Car derrière la question de la performance vocale, il y a celle du droit à l’image, du droit moral, de la mémoire d’un interprète et, soyons honnêtes, du moment où les grands studios commencent à confondre héritage et recyclage à la chaîne. Le vrai sujet n’est pas de savoir si l’IA peut imiter Woody. C’est de savoir si Disney a envie de s’en servir pour ne plus dépendre des humains.
La voix, ce petit truc qui fait tout dérailler
En apparence, remplacer une voix semble moins violent que remplacer un visage. Sauf que dans l’animation, la voix n’est pas un appendice : c’est le personnage lui-même, son rythme, sa fragilité, son ironie, sa chaleur. Woody sans Tom Hanks, ce n’est pas juste un autre timbre. C’est un autre être. On peut maquiller un cowboy, lui donner un nouveau chapeau, lui écrire les mêmes répliques, mais si la voix glisse ailleurs, tout le pacte émotionnel se fissure. Et c’est bien pour ça que l’idée d’une recréation artificielle fait froid dans le dos : elle promet la continuité tout en fabriquant une copie sans chair.
Disney n’en est pas à son premier tour de passe-passe. Le studio a déjà passé des décennies à capitaliser sur ses classiques, à prolonger des sagas, à relancer des franchises, à remettre en circulation les mêmes figures sous des formes différentes. Mais l’IA ajoute une couche franchement plus tordue : elle permettrait de contourner le passage de flambeau, ce moment où un acteur décide, ou ne peut plus, revenir. On ne parle plus d’un reboot ou d’un remake. On parle d’un simulacre. Et ça, pour une industrie qui adore vendre de l’émotion en kit, c’est un peu le péché originel en version numérique.

Disney, ou l’art de ne jamais lâcher la poule
Il faut quand même remettre les choses dans leur contexte économique. Toy Story 4 a dépassé le milliard de dollars au box-office mondial en 2019, ce qui explique assez bien pourquoi l’idée d’un Toy Story 6 n’a rien d’une blague de comptoir. Quand une franchise a prouvé qu’elle pouvait encore remplir les salles, les studios ne voient pas un point final mais une ligne de crédit. Pixar, Disney, les plateformes, les ayants droit : tout ce petit monde sait qu’un personnage comme Woody vaut plus vivant, recyclé, ressuscité ou numérisé que rangé au placard.
Le problème, c’est que l’IA change la nature du calcul. Avant, prolonger une saga supposait de convaincre un acteur, de négocier un salaire, de composer avec son âge, sa fatigue, ses envies. Désormais, la tentation consiste à se dire qu’on peut garder la performance sans la personne. C’est pratique, c’est propre, c’est surtout terriblement commode pour les comptables. Mais à force de vouloir sécuriser la poule aux œufs d’or, on finit par lui retirer l’œuf, la poule et le fermier. Le studio gagne en contrôle ce qu’il perd en âme.
Le fantôme dans la machine
Ce qui rend cette affaire plus large que le seul cas Woody, c’est qu’elle touche à une question déjà brûlante à Hollywood : jusqu’où peut-on numériser un interprète sans le dissoudre ? On a déjà vu des rajeunissements numériques, des résurrections d’images d’archives, des doublages modifiés, des performances capturées et retouchées jusqu’à l’os. L’IA, elle, promet un degré supérieur de souplesse, donc de danger. Elle ne se contente pas de prolonger une présence : elle peut fabriquer une présence de toutes pièces, avec la bénédiction d’un studio ravi de ne plus être dépendant d’un agenda, d’un cachet ou d’un désaccord artistique.
Tom Hanks, lui, parle depuis une position assez rare : celle d’un acteur devenu indissociable d’un personnage au point que la frontière entre l’un et l’autre s’est presque effacée. C’est précisément pour ça que son alerte sonne juste. Il ne défend pas seulement son propre rôle. Il défend l’idée qu’une voix, une intonation, une manière de respirer une réplique appartiennent à un corps, à une histoire, à une trajectoire. Sinon, autant laisser les algorithmes faire la tournée promotionnelle aussi, tant qu’on y est. À force de vouloir immortaliser Woody, Disney risque surtout de fabriquer un fantôme très rentable et très triste.
Reste la vraie question, celle qui colle au mur comme une affiche humide : si Toy Story 6 existe un jour, on voudra y entendre Woody parce qu’on l’aime, ou parce qu’on aura appris à aimer une copie assez bien imitée pour nous faire avaler la pilule ? Et là, on touche au nerf de la guerre. Pas seulement celui de Pixar, mais celui d’Hollywood tout entier.
Bande-annonce VF de Toy Story
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




