On a longtemps rangé Pierce Brosnan dans la case du gentleman impeccable, costume bien taillé et sourire calibré. Sauf qu’avec False Positive, l’Irlandais s’amuse à dynamiter ce petit musée de la distinction, et le résultat a des airs de cauchemar très chic.
Sorti en 2021 après une première au Tribeca Film Festival, ce long métrage de John Lee, coécrit avec Ilana Glazer, n’a pas eu droit au grand déploiement en salles que l’on associe d’ordinaire aux productions A24. Le film a filé directement vers Hulu aux États-Unis le 25 juin 2021, dans un contexte où la fenêtre de diffusion s’était déjà prise un sérieux coup dans l’aile. Et comme souvent avec les œuvres qui débarquent sans fanfare, False Positive a eu le temps de disparaître avant même que le bouche-à-oreille ne s’installe. Dommage, parce qu’il y a là un vrai terrain de jeu pour un acteur qui adore désormais salir son image à mains nues.
Le vrai sujet, au fond, ce n’est pas seulement le film : c’est Brosnan en train de se réinventer en prédateur élégant, et ça, on ne le voit pas tous les jours.
Le docteur et le diable, version clinique
Dans False Positive, Brosnan incarne John Hindle, spécialiste de la fertilité et ancien professeur du personnage joué par Justin Theroux. Face à Ilana Glazer, qui interprète Lucy Martin, il compose une figure de médecin trop lisse pour être honnête, avec ce mélange de douceur professionnelle et de menace sourde qui fait les grands salauds de cinéma. Rien de tonitruant, rien de démonstratif : il glisse le poison dans le verre avec un calme presque déconcertant. C’est précisément là que le film trouve sa meilleure tension.
Le scénario reprend des motifs familiers du cinéma d’angoisse autour de la grossesse, du contrôle du corps et de la paranoïa domestique. On pense évidemment à Rosemary’s Baby, référence assumée par plusieurs critiques à la sortie du film. Hoai-Tran Bui, pour /Film, a parlé d’un hommage laborieux à ce modèle, tandis que Beatrice Loayza, dans The New York Times, y voyait une tentative de modernisation qui reste entre deux eaux. À l’inverse, David Rooney, dans The Hollywood Reporter, a salué un film « clever, creepy and original enough to keep you glued », en soulignant le jeu « chillingly effective » de Brosnan. Et franchement, sur ce point, il n’avait pas tort : Brosnan ne joue pas le monstre, il joue l’homme qui pourrait très bien vous vendre le monstre avec un sourire de notaire.

Le fantôme de 007, mais en plus tordu
Ce qui rend sa prestation si savoureuse, c’est qu’elle s’inscrit dans une trajectoire très précise de sa fin de carrière. Depuis quelques années, Brosnan semble s’amuser à casser l’armure de l’ex-agent secret. Dans MobLand, série Paramount+ née d’un spin-off de Ray Donovan, il a déjà montré qu’il pouvait être à la fois stratège, grotesque et imprévisible. Dans Black Bag de Steven Soderbergh, il volait ses rares scènes avec une aisance de vieux renard. False Positive arrive plus tôt dans cette mue, mais on y voit déjà le plaisir évident qu’il prend à jouer les figures toxiques, les hommes de pouvoir qui sentent le chlore et le mensonge.
Il faut dire que Brosnan a longtemps traîné le bagage de 007 comme une valise trop lourde. Il l’a lui-même dit à CBS News en 2005, évoquant le poids d’une image contractuelle dont il voulait se défaire. Depuis, il multiplie les contre-emplois, et c’est tant mieux. Parce qu’un acteur qui a été façonné par le glamour hollywoodien et qui choisit ensuite de se salir les mains dans un film d’horreur psychologique, ça donne parfois des étincelles. Le plaisir est simple : voir un demi-dieu du système se transformer en petit monstre très poli.
A24, la machine à fantasmes qui tousse un peu
Que False Positive soit passé par A24 n’a rien d’anodin. Le label a bâti sa réputation sur des films d’horreur et de genre capables de devenir des objets de désir cinéphile, de Hereditary à Midsommar, en passant par des propositions plus discrètes mais tout aussi identifiables. Ici, pourtant, la mécanique s’enraye un peu. Le film a bénéficié du prestige du logo, sans forcément profiter de la même traction culturelle. Pas de sortie en salles, pas de montée en puissance spectaculaire, et une réception critique qui a freiné son élan. Bref, la belle machine a toussé.
Mais c’est justement dans ces marges que le film mérite qu’on s’y arrête. Parce qu’il raconte aussi quelque chose de très contemporain : l’angoisse médicale, la dépossession du corps, la confiance accordée à des institutions qui sourient trop fort. Et Brosnan, avec sa diction impeccable et son flegme de serpent à cravate, incarne parfaitement cette terreur de classe supérieure. Il ne hurle pas, il rassure. Il ne menace pas, il conseille. C’est là que le film mord : quand le vernis devient l’arme blanche.
Au fond, False Positive n’est pas un grand choc d’horreur, ni même un classique caché qu’on brandira dans vingt ans comme une relique sacrée. Mais c’est un de ces objets un peu bancals, un peu sous-estimés, où un acteur trouve enfin le plaisir de jouer contre son propre mythe. Et Brosnan, lui, y est délicieux de malaise. On ne va pas faire semblant : rien que pour le voir distiller ce venin avec autant d’élégance, le détour vaut le coup. Le docteur n’est pas net, le film pas tout à fait à la hauteur de ses ambitions, mais l’addition, elle, reste franchement fréquentable. Et parfois, au cinéma, un sourire trop propre suffit à vous filer la chair de poule.
Bande-annonce VF de False Positive
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




