Apple TV remet Jason Dessen dans la boîte, et pas pour lui offrir un petit câlin cosmique. Avec sa saison 2, Dark Matter ose un choix de science-fiction qui frôle la trahison de fin de saison, mais qui pourrait bien sauver la série de la répétition molle.

Pour rappel, Dark Matter a débarqué en 2024 comme une proposition un peu plus futée que la moyenne des récits de multivers. Là où tant d’œuvres du genre empilent les variantes comme on vide un carton de figurines, la série adaptée du roman de Blake Crouch préférait travailler la mélancolie, le regret, la vie qu’on n’a pas vécue, ce petit poison doux-amer qui colle à la peau. Jason Dessen, incarné par Joel Edgerton, y croisait sa version alternative, Jason2, et tout l’édifice reposait sur une idée simple mais redoutable : et si la science-fiction servait surtout à regarder sa propre existence de travers ? La première saison, lancée sur Apple TV, avait trouvé un équilibre pas si courant entre thriller conceptuel et drame intime. Pas juste des mondes parallèles, mais le vertige de ce qu’on abandonne en les traversant.

Le cas est d’autant plus singulier que Blake Crouch ne se contente pas de superviser l’adaptation : il en est aussi le créateur, le showrunner et l’un des producteurs exécutifs. Autrement dit, il adapte son propre livre tout en écrivant une suite qui dépasse le matériau d’origine. C’est le genre de situation qui fait frétiller les scénaristes et grincer quelques dents chez les puristes, parce qu’on passe d’une adaptation à une extension de l’œuvre, presque à un second acte inventé après coup. À Hollywood, on appelle ça une franchise quand ça marche ; dans les faits, c’est surtout une manière de ne pas laisser la poule aux œufs d’or se reposer trop longtemps.

Le grand retour du chaos, ou comment casser sa propre porte

Sauf que la saison 2 ne choisit pas la voie confortable. La série repart après un saut de sept mois et fait mine d’installer une nouvelle stabilité pour Jason, Daniela et Charlie, avant de tout faire sauter avec l’arrivée d’une autre version de Jason. Le coup est violent, presque cruel, parce qu’il annule l’élan de la fin de la saison 1, qui laissait croire à un refuge possible. On avait quitté la famille Dessen sur une note d’espoir prudent ; on les retrouve à nouveau traqués, forcés de fuir, de se cacher, de retourner dans la fameuse boîte. En gros, Dark Matter prend son propre happy end, le plie en quatre et le jette par la fenêtre.

Le reproche est facile à formuler : pourquoi saboter une conclusion qui fonctionnait ? Parce que la série n’a pas vraiment le choix si elle veut éviter de tourner en rond. Le multivers, au cinéma comme en série, a ce défaut de devenir très vite une machine à répétition. On change de décor, on change de variante, on change de costume, et puis quoi ? Si l’enjeu émotionnel ne bouge pas, on se retrouve avec une belle coquille vide. Ici, le reset narratif sert à remettre de la pression, à repousser le confort, à forcer les personnages à agir autrement. Ce n’est pas élégant, parfois c’est même un peu brutal, mais c’est cohérent avec l’ADN du projet : la fuite comme moteur, la stabilité comme illusion.

Affiche de Dark Matter
Affiche de Dark Matter

La boîte à idées n’est pas vide, elle est juste dangereuse

Ce qui rend cette orientation intéressante, c’est qu’elle révèle la vraie nature de Dark Matter : moins une série sur les univers alternatifs qu’un drame sur l’impossibilité de s’installer quelque part sans que le passé revienne cogner à la porte. Le retour du danger ne sert pas seulement à relancer l’intrigue ; il redonne du sens à la mécanique du récit. Jason et Daniela ne peuvent pas simplement “recommencer ailleurs”, parce que l’autre version de Jason, les autorités, les conséquences et les fantômes de leurs choix les suivent comme une mauvaise odeur. C’est là que la série devient plus qu’un gadget de science-fiction : elle parle de responsabilité, de couple, de parentalité, et de cette idée très américaine que le salut individuel finit toujours par coûter un bras.

Le détail savoureux, c’est que la saison 2 élargit encore le terrain de jeu en introduisant une nouvelle menace autour de Mitchel MacNamara, incarné par Chris Diamantopoulos, qui enquête sur la prolifération des Jason dans l’ancien monde. On sent bien que les auteurs ne veulent pas simplement refaire la saison 1 avec une couche de peinture neuve. Ils préparent autre chose, plus explosif, plus instable, probablement plus casse-gueule aussi. Et c’est tant mieux : le streaming adore les concepts qui s’essoufflent après huit épisodes, alors voir une série choisir la prise de risque plutôt que la reconduction automatique, ça fait presque du bien.

Apple TV joue la carte du vertige, pas celle du confort

En réalité, ce virage dit beaucoup de la stratégie d’Apple TV dans la SF télévisuelle. La plateforme s’est déjà taillé une réputation de maison sérieuse, parfois un peu trop lisse, où l’on soigne la finition, le casting, la photo, la promesse de prestige. Dark Matter apporte ici une forme de désordre contrôlé, une nervosité qui lui va mieux que la simple démonstration conceptuelle. Joel Edgerton et Jennifer Connelly restent au centre du dispositif, avec ce mélange de fatigue, d’angoisse et de détermination qui empêche la série de devenir un exercice de style. Sans eux, tout ça ne serait qu’un puzzle de plus ; avec eux, ça redevient une affaire de chair, de peur et de survie.

Reste la question qui fâche un peu : jusqu’où peut-on casser une fin satisfaisante sans abîmer la confiance du spectateur ? C’est là que Dark Matter joue sa partie la plus risquée. Si la saison 2 tient sa promesse de tension et de dérive, le reset paraîtra nécessaire. Si elle se contente de recycler la fuite, on aura juste gagné un détour de plus dans le couloir. Mais pour l’instant, la série a au moins le mérite de ne pas s’endormir sur son propre mystère. Et franchement, dans le grand cirque des récits de multivers, ce n’est déjà pas rien.

On peut râler contre le coup de force, oui, mais il a le mérite de remettre du danger là où beaucoup se contentent de recycler du concept. Et ça, mine de rien, ça change tout.

Bande-annonce VF de Dark Matter

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