Le royaume d’Oz a beau être en carton-pâte, il continue de faire tourner les compteurs. Avec Wicked: For Good, Netflix récupère un mastodonte né au cinéma, nourri par Broadway et dopé par Ariana Grande, histoire de rappeler qu’une suite bien calibrée peut encore avaler la plateforme tout entière.
À la base, on parle d’un drôle d’objet culturel, ce genre de machine à fantasmes qui traverse les époques sans jamais perdre son vernis. Wicked vient d’abord de la comédie musicale de Stephen Schwartz et Winnie Holzman, créée sur Broadway en 2003, elle-même tirée du roman de Gregory Maguire publié en 1995, lequel revisitait l’univers de L. Frank Baum et de The Wonderful Wizard of Oz (1900). Le cinéma, lui, a déjà posé ses fondations avec The Wizard of Oz de Victor Fleming en 1939, matrice visuelle et narrative de tout ce bazar enchanté. Quand Jon M. Chu s’empare du matériau pour en faire un diptyque, il ne signe pas juste une adaptation de plus : il remet en circulation un mythe américain, avec ses couleurs acidulées, sa morale tordue et ses arrière-goûts de propagande. Le premier volet, Wicked: Part I, sorti en 2024, a encaissé 759 millions de dollars au box office mondial et récolté 10 nominations aux Oscars, avec 2 victoires à la clé. Pas mal pour une histoire de sorcières et de réputation salie, non ?
Et voilà que Wicked: For Good débarque sur Netflix en tête des visionnages américains, preuve que le train Oz ne s’arrête pas à la sortie salle.
Oz, le retour du bal masqué
Le succès du premier film avait une logique presque imparable : Cynthia Erivo en Elphaba, Ariana Grande en Glinda, Jeff Goldblum en Magicien d’Oz, et cette promesse de retrouver sur grand écran les numéros les plus fédérateurs de la pièce. Popular et Defying Gravity avaient servi de fer de lance au lancement, laissant à la suite la partie plus sombre, plus politique, plus bancale aussi, soyons honnêtes. C’est souvent le piège des diptyques musicaux : on garde les tubes pour le premier acte, puis on demande au second de tenir la baraque avec des scènes de transition, des révélations de backstory et un supplément de gravité qui ne colle pas toujours au sucre d’Oz.
Dans For Good, Jon M. Chu pousse davantage le curseur vers l’ombre. Le pouvoir du Magicien, la manipulation des foules, la persécution des animaux parlants, la fabrication d’une figure honnie par la propagande : on n’est plus dans le simple conte revisité, mais dans une fable sur la fabrication du bouc émissaire. Le film a beau se dérouler dans un décor de pastel et de steampunk bonbon, il parle très sérieusement de contrôle politique. C’est là que Wicked devient plus intéressant que sa réputation de blockbuster sucré ne le laisse croire.
Grande voix, gros costume, petit vertige
Ariana Grande, qui n’a jamais eu besoin qu’on lui tende le micro pour exister, trouve ici un terrain plus nuancé que dans le premier volet. Glinda n’est plus seulement la blonde brillante qui fait rouler les yeux du public ; elle devient un personnage coincé entre image publique et conscience morale. Cynthia Erivo, elle, continue de porter Elphaba avec cette tension presque physique entre la puissance vocale et la solitude du personnage. Le duo fonctionne parce qu’il ne repose pas uniquement sur le charme ou la performance : il repose sur une fracture. L’une apprend à douter, l’autre à encaisser. Et au milieu, le film fait ce que font les grosses machines hollywoodiennes quand elles veulent se donner de la profondeur : il parle de pouvoir, mais aussi de récit, de réputation, de version officielle. Pas très subtil ? Par moments, oui. Mais diablement efficace quand ça tourne juste.

Le revers de la médaille, c’est que cette deuxième partie a aussi hérité de tout ce que le premier film avait gardé sous le coude. Résultat : un récit plus chargé, plus étiré, parfois moins nerveux. Les ajouts inédits, censés enrichir le matériau, donnent parfois l’impression d’un rembourrage de luxe. On sent la volonté de faire durer la magie, de gonfler le paquet cadeau, de justifier le passage en deux temps. Sauf qu’à trop vouloir élargir le monde, on risque de lui faire perdre un peu de souffle.
La propagande en robe verte
Ce qui sauve Wicked: For Good de la simple redite, c’est sa lecture méta. Le film raconte une héroïne transformée en monstre public par un pouvoir qui contrôle l’image, et il sort dans un écosystème où la plateforme de streaming recycle des franchises déjà validées par les salles. On est pile dans cette époque où le cinéma ne cesse de passer le flambeau au streaming sans vraiment savoir s’il le transmet ou s’il le vend à la découpe. Le film devient alors un miroir un peu vicieux de l’industrie elle-même : on fabrique des mythes, on les découpe en épisodes, on les relance ailleurs, et on appelle ça de la circulation culturelle. Très chic, très rentable.
Ce n’est pas un hasard si Wicked: For Good attire autant sur Netflix. L’œuvre coche toutes les cases du produit de rattrapage idéal : une marque déjà installée, des stars identifiables, un univers immédiatement lisible, et une promesse de prolonger l’expérience sans exiger de repartir de zéro. Le streaming adore ça. Les studios aussi. Le public, lui, se laisse volontiers reprendre au jeu quand la machine est bien huilée. Et franchement, qui va bouder un Oz plus sombre, plus politique, plus mélodramatique, quand le tout est servi avec ce niveau de casting ? Pas grand monde, visiblement.
Au fond, Wicked: For Good n’est pas seulement une suite qui marche sur Netflix : c’est la preuve qu’un vieux mythe peut encore se reconfigurer en produit de masse sans perdre tout son pouvoir de fascination.
Reste cette petite question qui gratte : à force de vouloir expliquer Oz, de le politiser, de le rallonger et de le reconditionner, est-ce qu’on ne finit pas par lui enlever une part de son mystère ? Ou bien est-ce justement ça, le vrai tour de magie du studio system version 2020s : nous faire croire qu’on regarde un conte alors qu’on consomme une stratégie industrielle bien propre sur elle. Le doux Y de la rédaction, lui, vous dira sûrement que c’est encore mieux quand ça chante. Et, pour une fois, il n’a pas complètement tort.
Bande-annonce VF de Wicked : Partie II
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




