Visinema n’a visiblement plus envie de faire de la figuration. Entre une suite de Jumbo dans les tuyaux et Queen of Malacca qui se rêve en franchise régionale, le studio d’Angga Dwimas Sasongko tente le grand saut : passer du succès local à la machine à fantasmes exportable.

Pour situer le décor, Visinema n’est pas un nouveau venu qui débarque avec des rêves de grandeur et trois slides PowerPoint. Fondé par le cinéaste indonésien Angga Dwimas Sasongko, le studio a déjà montré qu’il savait jouer sur plusieurs tableaux : production de films populaires, animation, ambitions de marque et stratégie de catalogue. Dans une industrie asiatique où la bataille ne se joue plus seulement sur la qualité d’un long métrage, mais sur sa capacité à générer des suites, des déclinaisons et des ventes à l’international, l’Indonésie veut clairement monter sur l’Olympe des gros joueurs. Et franchement, il était temps qu’un acteur du coin cesse de regarder Hollywood et la Corée faire la pluie, le beau temps et les gros chèques.

Le signal le plus net, c’est ce calendrier avancé pour Queen of Malacca, annoncé comme visant le premier trimestre 2027. Le projet est déjà en post-production et suscite l’intérêt de partenaires de distribution en Chine, en Thaïlande et sur d’autres territoires. Autrement dit, on ne parle pas d’un simple film posé là pour remplir une case du marché local, mais d’un objet pensé pour circuler, rapporter et, si tout se passe bien, installer un univers étendu. Visinema ne vend plus seulement des films : il essaie de vendre une propriété intellectuelle.

Le royaume du “peut-être” devient une stratégie

Dans l’industrie contemporaine, le mot franchise a remplacé bien des promesses. Ce n’est pas un hasard si la moindre réussite un peu visible se voit aussitôt entourée de rumeurs de suite, de spin-off ou de préquel. Le cas de Jumbo est révélateur : si une suite est déjà évoquée, c’est que le studio a compris la logique la plus bête et la plus efficace du secteur, celle de la poule aux œufs d’or. Quand un film marche, on ne le laisse pas respirer. On le presse. On le décline. On lui passe le flambeau à lui-même, si besoin.

Ce réflexe n’a rien de purement cynique. Dans un marché où les budgets de production montent, où la post-production devient un poste de dépense de plus en plus lourd, et où la visibilité internationale conditionne la rentabilité, construire une saga peut devenir un moyen de sécuriser l’avenir. Les studios américains l’ont compris depuis longtemps, les plateformes aussi, et l’Asie du Sud-Est commence à adopter les mêmes armes. La vraie nouveauté, ici, ce n’est pas la suite en soi : c’est l’ambition industrielle qui l’accompagne.

Fantaisie XXL, ambitions pas mini

Queen of Malacca s’inscrit dans cette logique de montée en gamme. Le simple fait que le projet attire déjà l’attention de distributeurs potentiels hors d’Indonésie dit quelque chose de sa nature : on n’est pas dans le film d’auteur qui espère une vie discrète en festivals, mais dans un long métrage pensé comme un fer de lance. Le genre fantasy, surtout lorsqu’il s’appuie sur une identité culturelle forte, peut devenir un formidable cheval de Troie commercial. À condition, évidemment, d’éviter le péché originel de tant de productions ambitieuses : confondre ampleur visuelle et souffle narratif.

Affiche de Jumbo
Affiche de Jumbo

Le titre lui-même a des airs de promesse. Queen of Malacca convoque un imaginaire historique et mythologique qui peut nourrir autant le spectacle que la construction d’un monde. C’est précisément là que Visinema joue sa carte la plus intéressante : proposer une fantaisie ancrée dans une géographie et une mémoire régionales, sans se contenter de singer les modèles occidentaux. On a déjà vu des studios tenter d’imiter le blockbuster global avec les moyens du bord ; ça finit souvent en cosplay de luxe. Ici, l’enjeu est plus malin : faire du local un argument de vente, pas un handicap.

Angga Dwimas Sasongko, le producteur qui ne veut plus rester au balcon

Angga Dwimas Sasongko occupe une place particulière dans ce mouvement. Réalisateur, fondateur de studio, stratège de catalogue, il incarne cette nouvelle génération de cinéastes-producteurs qui ne se contentent plus de signer un film et de disparaître dans la brume des festivals. Ils veulent contrôler la chaîne entière, du tournage à l’exploitation en salles, puis à la fenêtre de diffusion suivante. En gros, ils ont compris qu’à l’époque du streaming et des marchés fragmentés, le pouvoir ne se limite plus au plateau. Il se niche aussi dans la feuille de route.

Cette position hybride change tout. Un auteur qui devient patron de studio ne regarde plus seulement son plan de travail, il regarde son portefeuille de marques, son potentiel d’export, sa capacité à bâtir une identité de studio. C’est là que Visinema cesse d’être un simple producteur et commence à ressembler à un pari de puissance. Et comme toujours, quand un studio asiatique commence à parler franchise, les regards se tournent aussitôt vers la question qui fâche : combien de temps avant que tout cela ne soit rattrapé par la logique des chiffres ?

Le piège doré des sagas naissantes

On connaît la chanson. Une première réussite ouvre la porte, la seconde doit confirmer, la troisième doit justifier l’investissement, et au bout du compte le studio se retrouve à défendre une marque plus qu’un film. C’est le sort de toutes les franchises, de tous les univers étendus, de tous les mastodontes qui ont commencé un jour comme une bonne idée avant de finir en usine à contenus. Visinema n’en est pas là, bien sûr. Mais la direction est claire, et elle a quelque chose d’assez excitant pour qui aime voir émerger de nouveaux pôles de puissance hors du triangle habituel États-Unis-Europe-Corée.

Si Queen of Malacca tient ses promesses et si Jumbo trouve une véritable suite digne de ce nom, Visinema pourrait devenir l’un des noms à surveiller de très près dans le cinéma asiatique de la fin des années 2020. Sinon, le studio aura au moins essayé de jouer dans la cour des grands, ce qui vaut mieux que de rester au bord du terrain à applaudir les autres. Reste à voir si la couronne sera en or massif ou en carton-pâte.

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