Sophie Thatcher a beau traîner une réputation de fille des ténèbres, elle a surtout l’air d’en avoir marre qu’on la réduise à ça. Entre la fin de Yellowjackets et l’étrange séduction de Her Private Hell, l’actrice de 25 ans tente de faire sauter l’étiquette au chalumeau.
À Hollywood, les cases se collent vite sur le front des jeunes actrices. Un rôle traumatique, un visage un peu trop immobile, une garde-robe gothique, et hop : on vous fabrique une petite mythologie de la mélancolie. Sophie Thatcher, elle, a déjà coché plusieurs cases du bingo du “casting en clair-obscur” avec Natalie dans Yellowjackets, la captive de Heretic ou encore la petite amie robotisée de Companion. Sauf que l’intéressée, née à Chicago en 2000, raconte autre chose : une envie de sortir du même couloir émotionnel, de ne plus jouer en boucle la même douleur, de ne pas rester coincée dans l’ombre juste parce que l’industrie adore ça. Et on la comprend. À force de confondre intensité et souffrance, Hollywood finit souvent par tourner en rond comme un vieux manège rouillé. Le vrai sujet, ce n’est pas sa noirceur : c’est sa volonté de ne pas s’y laisser enfermer.
Cette trajectoire dit d’ailleurs quelque chose de très précis sur le moment actuel du cinéma de genre. D’un côté, les plateformes et les séries premium fabriquent des visages récurrents, presque interchangeables, que le public apprend à associer à une humeur. De l’autre, le cinéma d’auteur horrifique continue de chercher des interprètes capables d’absorber le bizarre sans le rendre plat. Sophie Thatcher se retrouve pile au croisement de ces deux machines. Et Her Private Hell, nouveau délire de Nicolas Winding Refn, son premier long métrage depuis une décennie, lui offre exactement ça : une scène où elle peut enfin jouer la surface, le magnétisme, le faux calme, sans devoir passer tout le film à hurler dans la boue. Bref, un terrain de jeu qui a du nerf.
Sortir du trou, sans renier la pénombre
En réalité, Thatcher ne dit pas qu’elle veut fuir les rôles sombres comme on fuit une mauvaise note d’électricité. Elle dit plutôt qu’elle veut arrêter d’être assignée à résidence dans un seul registre. Et ça change tout. Dans Yellowjackets, série lancée en 2021 sur Showtime, elle a incarné une adolescente fracturée dans une fiction qui adore le trauma comme moteur dramatique. Le problème, c’est qu’après plusieurs saisons, le personnage devient aussi une prison de jeu. Elle le dit sans détour : rejouer la même personne, au même âge psychique, finit par la bloquer. On n’est pas loin du péché originel des séries au long cours : elles promettent la métamorphose, puis elles vous demandent de répéter la même blessure jusqu’à épuisement. À force de tirer sur la corde, on finit par faire du surplace.
Ce qui est intéressant, c’est que Thatcher ne vend pas une rébellion de façade. Elle parle d’un besoin très concret de croissance artistique. Et là, on touche à un vieux nerf du métier : comment passer du personnage qui vous a révélée à celui qui vous libère ? Beaucoup y laissent des plumes. D’autres, plus malins, changent de terrain avant de devenir leur propre caricature. Thatcher semble vouloir faire partie de cette deuxième catégorie, et c’est plutôt sain. On est loin de l’actrice qui s’accroche à sa franchise comme à une bouée percée.
Refn, Argento, De Palma : la cinéphilie en talons aiguilles
Avec Her Private Hell, Nicolas Winding Refn revient à la mise en scène après dix ans d’absence, et forcément, il ne revient pas pour faire du yoga narratif. Le film, situé dans un néo-Tokyo de luxe, suit une star de cinéma jouée par Thatcher, entourée de co-stars pénibles, d’un père absent, d’un ex encombrant et d’un tueur surnaturel baptisé Leather Man. Dit comme ça, on dirait un cauchemar de magazine de mode sous acide. Mais le point n’est pas le résumé : c’est la manière dont Refn assemble son jouet. Thatcher cite volontiers les années 1970, Brian De Palma, Kenneth Anger, l’horreur italienne, et ça se sent. Le film ne cherche pas la linéarité, il cherche l’ivresse. Il préfère la dérive au récit bien peigné. Et tant mieux.
Le cinéma de Refn a toujours eu ce côté boîte à musique empoisonnée : des images lisses, des néons, des corps sculpturaux, puis soudain une bascule vers le grotesque ou le sang. Her Private Hell semble pousser encore plus loin ce fétichisme du style, avec une violence qui ne cherche pas la vraisemblance mais la transe. Thatcher, elle, y apporte une retenue qui fait le sel du film. Là où d’autres auraient surjoué la panique ou l’érotisme, elle tient la note, laisse la caméra faire son sale boulot. C’est souvent dans la retenue que le baroque prend feu.

Et puis il y a cette question de la polarisation, devenue presque un argument marketing à elle seule dans le cinéma de genre. Thatcher s’en réjouit presque : si un film divise, c’est qu’il touche quelque chose. On peut trouver ça un peu facile, mais pas faux. Les œuvres qui lissent tout pour ne froisser personne finissent souvent en purée tiède. Celles qui osent une forme de bizarrerie gardent au moins une chance de rester dans les têtes. Le film de Refn, avec ses références affichées et son goût du malaise chic, appartient clairement à cette famille-là.
Le glamour comme armure, le punk comme échappatoire
Autre chose qui ressort de cet entretien : Thatcher pense ses rôles comme des costumes au sens fort, presque comme des peaux temporaires. Elle parle de glam-rock, de Marc Bolan, de David Bowie, de Roxy Music, de Brian Eno jeune, et on comprend mieux pourquoi elle fascine autant les photographes que les directeurs de casting. Chez elle, le look n’est pas un bonus, c’est un outil narratif. Pas étonnant qu’elle soit déjà perçue comme une sorte d’icône de style à 25 ans, même si elle balaie ça avec une désinvolture assez saine. Elle sait ce qu’elle veut, elle ne laisse pas les autres décider à sa place, et ça, dans ce métier, c’est presque un acte de guerre.
Ce rapport au costume dit aussi quelque chose de sa manière d’habiter les rôles : Thatcher ne cherche pas à disparaître derrière ses personnages, elle les traverse en restant visible. C’est précieux, surtout à une époque où tant d’interprètes se contentent d’illustrer le scénario. Elle, au contraire, semble vouloir injecter sa propre pulsation, son goût pour le punk, pour le spoken word, pour une forme de féminité qui ne demande pas la permission. Elle annonce d’ailleurs un projet musical avec Maral/May, quelque part entre punk et digital hardcore. On n’est pas dans la petite parenthèse de diversion entre deux tournages : on est dans une vraie extension de territoire. Elle ne veut pas seulement jouer des tempéraments, elle veut les fabriquer.
Le bruit, la foi, et le refus du vacarme numérique
Il y a enfin dans son discours une lucidité assez rare sur le bruit ambiant. Thatcher dit fuir Twitter, qu’elle associe à une machine à haine et à Donald Trump. Rien de très surprenant, mais le plus intéressant est ailleurs : elle refuse de laisser l’algorithme dicter son humeur ou sa perception d’elle-même. Dans un système où les jeunes acteurs vivent sous surveillance permanente, ce réflexe de protection n’a rien d’anodin. C’est même devenu une condition de survie. On peut toujours faire les malins en prétendant qu’on ne lit rien, qu’on s’en fout, qu’on a la peau dure. En pratique, la machine vous ronge. Elle, au moins, a compris le piège.
Son rapport au mormonisme éclaire aussi son jeu. Elle a quitté l’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours à 12 ans, mais elle ne réduit pas cette enfance à un traumatisme monolithique. Elle parle de règles, de répression, mais aussi de communauté, de musique, de famille, de lien. Ce double mouvement est sans doute la clé de son image : une actrice qui porte en elle une tension entre contrôle et débordement, entre discipline et fuite. C’est exactement ce que ses rôles exploitent, parfois avec un peu trop d’insistance, mais toujours avec efficacité. Et si on la voit souvent dans des histoires de possession, de doubles ou d’êtres abîmés, ce n’est peut-être pas un hasard. Sophie Thatcher n’est pas seulement une actrice “sombre” : c’est une actrice qui cherche la lumière sans renoncer au vertige.
Reste la question qui fâche un peu, celle que l’industrie adore poser quand elle sent qu’un visage commence à lui échapper : comment grandir sans devenir prévisible ? Thatcher, elle, semble avoir déjà choisi. Finir Yellowjackets, embrasser le chaos de Refn, explorer la musique, refuser la posture de l’ado éternellement blessée. Pas mal pour quelqu’un qu’on avait trop vite rangée dans la case “fille obscure”. On parie qu’elle n’y restera pas longtemps ?
Bande-annonce VF de Yellowjackets
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




