Bob Iger a quitté le fauteuil de patron de Disney, mais pas le goût des confidences qui font grincer les dents : dans un entretien de sortie, il raconte avoir tenté de mettre la main sur James Bond, d’avoir frôlé Twitter avant la signature et d’avoir discuté avec Apple d’un possible mariage. Hollywood adore les fusions, les rachats et les coups de filet ; encore faut-il attraper la bonne proie au bon moment.
Le décor est connu. Depuis le retour d’Iger aux commandes en 2022 après le passage éclair de Bob Chapek, Disney a continué de vivre avec l’héritage de sa grande boulimie industrielle : Pixar en 2006 pour 7,4 milliards de dollars, Marvel en 2009 pour 4 milliards, Lucasfilm en 2012 pour 4,05 milliards. Trois achats qui ont rebattu les cartes du box-office mondial et transformé la firme aux oreilles de Mickey en machine à franchises, à suites et à univers étendus. Dans cette logique, James Bond n’avait rien d’un caprice exotique : c’était la poule aux œufs d’or parfaite, un demi-dieu en smoking, une marque dont la simple évocation suffit à faire clignoter les tableaux Excel des studios.
Bob Iger l’a raconté au Financial Times : Disney a bel et bien envisagé de récupérer l’agent 007, sans parvenir à conclure. Sauf que Bond n’est pas un super-héros Marvel qu’on aligne dans un organigramme. C’est un cas à part, une franchise née en 1962 avec Dr. No, portée au cinéma par Eon Productions et longtemps gardée comme un trésor de famille par les héritiers Broccoli et Wilson. Le problème, pour Disney, ce n’était pas l’argent ; c’était le contrôle.
Le smoking, la couronne et le chéquier
En apparence, l’affaire peut sembler absurde : pourquoi le plus gros conglomérat du divertissement mondial n’a-t-il pas simplement sorti le carnet de chèques ? Parce qu’à Hollywood, l’achat d’une franchise ne se résume jamais à additionner des zéros. Il faut aussi absorber une mythologie, une grammaire, une promesse adressée au public. Bond, c’est le luxe, l’espionnage, le flegme britannique et la vieille mécanique du blockbuster à l’européenne. Disney aurait sans doute su rentabiliser l’affaire, bien sûr. Mais aurait-il su préserver ce mélange de glamour, de violence sèche et de cynisme mondain ? Pas sûr. Et c’est là que le rêve de table rase se casse les dents.
Le cas Bond est d’autant plus intéressant qu’il arrive dans une période où les studios ont confondu expansion et digestion. Disney a passé les années 2010 à empiler les licences comme d’autres empilent les trophées, jusqu’à saturer le marché avec ses suites, ses remakes et ses spin off. Bond, lui, a toujours avancé à son propre rythme, avec un budget de production qui a fini par grimper très haut, des têtes d’affiche changeantes et une fenêtre de diffusion pensée pour la salle avant tout. Le personnage est une machine à fantasmes, pas un simple actif à optimiser.
Twitter à un souffle, Apple dans le rétroviseur
Autre épisode savoureux de cette sortie médiatique : Iger dit aussi que Disney s’est retiré d’un rachat de Twitter quelques heures avant la conclusion de l’accord. On imagine la réunion, les visages fermés, les tableaux de risques, les consultants qui transpirent à travers leurs slides. À l’époque, Twitter n’était pas encore le champ de ruines qu’il est devenu ensuite, mais déjà un objet d’inquiétude stratégique. Disney, qui a toujours aimé contrôler son image comme un studio classique contrôlait ses stars, n’avait probablement pas envie de s’offrir une machine à polémiques en continu. Et franchement, qui peut lui donner tort ?
Le passage sur Apple est tout aussi révélateur. Iger explique avoir tenu des discussions sur une éventuelle fusion, sans que cela n’aboutisse. Là encore, on n’est pas dans le romantisme industriel mais dans la logique froide des empires : contenus, distribution, appareils, services, tout le monde veut verrouiller la chaîne. Apple a fini par devenir un acteur majeur du streaming avec Apple TV+, Disney a consolidé sa propre plateforme, et le marché s’est transformé en champ de bataille où chaque groupe veut sa part du gâteau. Le cinéma, dans cette histoire, sert souvent de prétexte à la guerre des empires.
007, ou l’art de ne pas se laisser avaler
Ce qui rend ces révélations amusantes, c’est qu’elles disent moins la puissance de Disney que ses limites. Le studio peut acheter des catalogues, des marques, des équipes, des technologies. Il peut même absorber des monstres sacrés de la pop culture. Mais Bond résiste parce qu’il est né d’un équilibre fragile entre prestige et série B, entre tradition et renouvellement, entre fantasme impérial et ironie très anglaise. Le personnage a survécu à Sean Connery, Roger Moore, Pierce Brosnan, Daniel Craig ; il survivra sans doute à bien d’autres secousses, y compris aux appétits des conglomérats.
Au fond, l’entretien d’Iger raconte une vérité assez simple, et pas franchement rassurante pour les comptables : à Hollywood, tout n’est pas à vendre, ou pas au prix qu’on croit. Certaines marques gardent une part d’indocilité, une zone de résistance qui empêche le grand avalement industriel de tout lisser. Bond en fait partie. Et c’est peut-être très bien comme ça : on évite qu’un jour Mickey demande sa vodka-martini.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




