On a beau avoir vu défiler des dizaines de documentaires sur les coulisses d’Hollywood, celui-ci a un parfum de scandale administratif et de tragédie nationale. Avec Coroner to the Stars, Thomas Noguchi ressort du brouillard des archives comme un personnage de film noir qui aurait troqué le revolver pour le scalpel.
Le bonhomme n’est pas une légende de studio, ni un producteur tout-puissant, ni un acteur à la gueule d’ange. C’est le médecin légiste en chef du comté de Los Angeles pendant les secousses des années 1960 et 1970, celui qui a signé ou supervisé des autopsies devenues des mythes pop : Marilyn Monroe, Robert F. Kennedy, Sharon Tate, Janis Joplin, William Holden, Natalie Wood, John Belushi. Rien que ça. Et si Frank Sinatra a jugé bon de faire remettre une lettre réclamant son éviction, c’est bien qu’on n’était pas dans une simple querelle de bureau (le genre de bureau où l’on ne se contente pas de tamponner des formulaires, évidemment).
Le documentaire de Ben Hethcoat et Keita Ideno, annoncé pour une tournée américaine à partir du 23 juin avant une sortie numérique le 14 juillet, ne se contente pas d’aligner les cadavres célèbres comme un triste palmarès. Il raconte surtout comment un fils de médecin né à Yokosuka, arrivé aux États-Unis après-guerre, a fini par incarner la collision entre science, célébrité, racisme et hystérie médiatique. Le vrai sujet n’est pas la mort des stars, mais la façon dont Hollywood a toujours préféré les fables à la médecine.
Le scalpel contre le storytelling
À la base, Thomas Noguchi n’a rien d’un héros de prestige. Né dans une famille de médecins, formé au Japon au Nippon Medical School, il émigre aux États-Unis en 1952 après la guerre. Il passe même par un sanatorium pour une suspicion de tuberculose, rencontre sa future épouse Hisako dans ce contexte, puis se heurte à la réalité très américaine du recrutement : sur 200 candidatures de stage, seulement deux réponses favorables. Johns Hopkins d’un côté, Orange County General Hospital de l’autre. Le rêve de la méritocratie, version papier carbone.
Quand il entre au bureau du médecin légiste du comté de Los Angeles en 1961, il débarque dans une ville déjà obsédée par ses propres fantômes. L’affaire Marilyn Monroe, en 1962, le propulse d’emblée dans la zone radioactive. Noguchi conclut à un « probable suicide », après examen toxicologique et consultation d’experts en prévention du suicide. Les barbituriques, l’état psychologique, les éléments médicaux : tout pointe vers une mort auto-infligée. Mais à Hollywood, une conclusion scientifique n’a jamais suffi quand le mythe réclame un complot. Dès qu’une star meurt, l’industrie veut un scénario plus sexy que la vérité.
Les théories ont continué de proliférer pendant des décennies, nourries par les livres, les documentaires, les insinuations et cette vieille addiction du show-business au soupçon. Noguchi, lui, n’a jamais varié : son job consistait à établir une cause de décès, pas à nourrir la machine à fantasmes. C’est là que le film devient intéressant. Il ne traite pas seulement d’un médecin légiste ; il filme un homme qui refuse de jouer le rôle que l’opinion publique lui assigne. Pas très glamour, certes. Mais terriblement cinématographique.
RFK, Natalie Wood et la petite musique du soupçon
En 1968, l’assassinat de Robert F. Kennedy fait basculer Noguchi dans une autre dimension. Son rapport d’autopsie, long de 63 pages, conclut à trois impacts de balle et à un tir fatal venu de derrière l’oreille droite, à très courte distance. Il mène même des tests balistiques comparatifs à l’aide d’une tête de cochon pour mesurer les résidus de poudre. Voilà le genre de détail qui fait frissonner les amateurs de true crime et grincer des dents les complotistes. Parce que, bien sûr, si la science ne colle pas au récit populaire, c’est la science qu’on soupçonne.
Le cas Kennedy a laissé une trace durable, au point d’alimenter l’idée d’un second tireur. Noguchi n’en démord pas : l’angle du tir, la position de la tête, le mouvement du corps au moment de l’attaque peuvent expliquer la discordance apparente. On est là dans un territoire où chaque centimètre compte, où le moindre déplacement de tête peut faire basculer l’interprétation. Et c’est précisément ce qui rend son travail si explosif : il touche à la mémoire collective, donc à la politique, donc au fantasme. À Los Angeles, un rapport d’autopsie peut valoir un manifeste, voire une condamnation publique.
La suite n’a rien d’un répit. En 1981, Natalie Wood est retrouvée morte au large de Santa Catalina Island, après une nuit à bord du yacht Splendour avec Robert Wagner, Christopher Walken et le capitaine Dennis Davern. Noguchi retient l’hypothèse d’une noyade accidentelle aggravée par l’hypothermie, avec un taux d’alcoolémie de 0,14 % et des blessures compatibles avec une chute ou des frottements avant l’entrée dans l’eau. Là encore, l’affaire se transforme en feuilleton national. En 2011, le dossier est rouvert, puis le certificat de décès est modifié en 2012 pour mentionner des facteurs indéterminés. La vérité judiciaire, elle, avance à pas de crabe. Le public, lui, réclame un coupable net, propre, vendable.
Quand Sinatra fait la loi, ou croit la faire
Le plus savoureux, si l’on peut dire, c’est peut-être la guerre ouverte avec Frank Sinatra. Le chanteur supporte mal que Noguchi rende publics certains éléments médicaux concernant des célébrités, notamment William Holden et Natalie Wood. Il envoie une lettre à ses supérieurs, accusant le coroner de chercher la lumière. Résultat : éviction en 1982, puis relégation dans un service médical du Los Angeles County + USC Medical Center, dans un bureau surnommé « Welcome to Siberia ». Hollywood adore les récits de chute ; là, on a carrément le contrechamp administratif.
Mais le film rappelle aussi que cette mise à l’écart n’avait rien d’une simple querelle d’ego. Des associations japonaises américaines se mobilisent pour lui, dénonçant un traitement discriminatoire. Noguchi devient alors une figure plus complexe qu’un simple fonctionnaire contesté : un immigré, un technicien de la preuve, un homme noirci par la presse parce qu’il refusait de parler en langue diplomatique. Son credo, « tell it like it is », résume assez bien la situation : dire les choses comme elles sont, même quand l’industrie préfère les envelopper dans du velours. Le problème de Noguchi, c’est qu’il a exercé la médecine légale dans une ville qui confond volontiers vérité et réputation.
Le vrai mystère, c’est Hollywood
Coroner to the Stars a le bon goût de ne pas transformer Noguchi en saint laïque. Les réalisateurs Ben Hethcoat et Keita Ideno s’intéressent à sa méthode, à ses erreurs possibles, à sa ténacité, mais aussi à ce que sa trajectoire dit d’une époque. La Californie de l’après-guerre, la montée des tensions raciales, la fabrique des célébrités, l’explosion du sensationnalisme télévisuel : tout cela se télescope dans sa carrière. Et le documentaire gagne en puissance quand il montre que l’homme n’a jamais cessé d’exercer, de voyager pour des conférences médicales, de garder sa licence, de se définir comme « le même animal, toujours en train d’observer ». Pas très vendeur pour un poster, mais redoutable à l’écran.
À 99 ans, Noguchi continue de faire ce que Hollywood fait si mal quand il s’agit de ses propres morts : regarder les faits en face. Il parle encore de sa femme Hisako, disparue en 2014, avec une tendresse qui tranche avec la brutalité des dossiers. Et c’est peut-être là que le film trouve sa plus belle note : derrière les autopsies de Marilyn Monroe et Natalie Wood, derrière les balles qui ont tué Robert F. Kennedy, il y a un homme qui a passé sa vie à rappeler qu’un corps n’est pas une légende. Le cinéma adore les fantômes ; Noguchi, lui, a passé sa carrière à leur retirer le maquillage.
On peut parier que certains sortiront du film avec les mêmes questions qu’en entrant. Mais au moins, cette fois, elles auront un peu plus de chair, un peu plus de méthode, et beaucoup moins de poudre aux yeux. Ce qui, dans cette ville-là, relève déjà du petit miracle.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




