On nous a souvent vendu le western comme un genre mort et enterré depuis les années 1970. Sauf que non : il a juste changé de cheval, de chaîne et de mode de diffusion.
Le retour en grâce du western, porté depuis quelques années par l’empire Taylor Sheridan et ses déclinaisons télévisées, rappelle une évidence que les programmateurs ont parfois un peu oubliée : le Far West reste une machine à fantasmes redoutable, parce qu’il condense la violence fondatrice, le mythe national et la morale en bottes crottées. Joe Roberts, dans sa sélection publiée par Slashfilm le 22 juillet 2026, le dit à sa manière : le western ne disparaît pas, il se transforme. Et dans le grand bazar du streaming gratuit, deux plateformes tirent particulièrement leur épingle du jeu, Tubi et Pluto TV, qui proposent plusieurs séries majeures du genre sans abonnement. Le geste est loin d’être anecdotique : quand on parle d’œuvres aussi centrales que Gunsmoke, Bonanza ou Rawhide, on ne parle pas de petits plaisirs de niche, mais de blocs entiers de l’histoire de la télévision américaine. Le western télé n’est pas un vestige : c’est un patrimoine vivant, parfois rouillé, mais toujours chargé.
Et c’est précisément là que le streaming gratuit devient intéressant : il ne recycle pas seulement des vieux épisodes, il remet en circulation des mythes fondateurs.
Le saloon est ouvert, la carte bleue reste au vestiaire
Pour rappel, le western classique a longtemps été l’un des piliers de la télévision américaine. À l’époque des grands networks, il structurait les grilles, fabriquait des stars et installait une grammaire morale que le cinéma reprenait ensuite à sa sauce. Aujourd’hui, revoir ces séries gratuitement, c’est aussi mesurer à quel point elles ont façonné le langage du genre : le héros taciturne, la communauté en tension, la frontière comme espace de réinvention, la violence comme test moral. Le plus drôle, c’est que cette redécouverte passe par des services que l’on associe souvent au “contenu de fond de catalogue” (ce qui, dans le cas présent, est presque un compliment). Le vieux western survit très bien quand on lui rend sa place de série populaire, pas de relique sous vitrine.
Gunsmoke, le shérif qui tenait la boutique
Diffusée de 1955 à 1975, Gunsmoke reste le mastodonte absolu du western télévisé : 20 ans d’antenne, 635 épisodes, et une longévité qui relève presque de l’obstination sacrée. James Arness y incarne Matt Dillon, marshal de Dodge City, dans une série qui a pris le parti de moraliser sans simplifier, d’installer du conflit sans faire semblant que tout se règle au revolver. John Wayne, qui avait refusé le rôle au cinéma, a même servi d’ambassadeur à la version télévisée, vantant son réalisme et son sérieux. L’histoire est savoureuse : le Duke qui bénit un autre cowboy, c’est un peu le monstre sacré qui passe le flambeau à un demi-dieu. Sauf qu’ici, le flambeau a duré deux décennies. Gunsmoke, c’est le western qui a compris avant les autres qu’il fallait durer pour devenir légende.

Bonanza, la famille Cartwright contre le reste du monde
Avec Bonanza, on change de texture. La série, lancée en 1959 et arrêtée en 1972 après 14 saisons, ne se contente pas de raconter des fusillades et des chevauchées : elle organise le western autour d’un noyau familial, les Cartwright, installés au Ponderosa ranch, près du lac Tahoe. Lorne Greene, Pernell Roberts, Dan Blocker et Michael Landon composent une cellule dramatique où les conflits servent souvent de leçon morale. Ce n’est pas le western le plus brutal, ni le plus sec, mais c’est précisément ce qui fait sa singularité : il transforme la frontière en théâtre domestique. Et puis, soyons honnêtes, revoir les premiers épisodes aujourd’hui, c’est aussi mesurer à quel point la télévision américaine savait fabriquer des icônes avec trois chemises, un chapeau et une bonne dose de gravité. Bonanza ne joue pas la carte du chaos : elle préfère la famille, et ça change tout.
Rawhide, là où Clint Eastwood a appris à marcher de travers
Avant d’être l’homme sans nom chez Sergio Leone, Clint Eastwood a d’abord été Ramrod Rowdy Yates dans Rawhide, série CBS diffusée de 1959 à 1965, disponible ici dans son intégralité sur Pluto TV. Le programme suit une conduite de bétail du Texas vers le Missouri, mais l’intérêt dépasse vite le simple trajet : la série observe la fatigue, les tensions raciales, les séquelles de guerre et la dureté concrète du métier. Ce qui fascine, quand on la regarde aujourd’hui, c’est aussi le travail de maturation d’Eastwood à l’écran. Son corps, sa raideur, son économie de jeu : tout semble déjà préparer le futur mythe. On regarde l’acteur devenir star en temps réel, ce qui est quand même plus élégant qu’un simple “avant/après” de magazine people. Rawhide, c’est le laboratoire où Eastwood a commencé à inventer sa propre légende.
Wanted Dead or Alive, le flingue et la faille
Moins citée que les géants du genre, Wanted Dead or Alive mérite pourtant largement sa place dans le paysage. Diffusée entre 1958 et 1961, la série a offert à Steve McQueen son premier grand rôle télévisé, en chasseur de primes au passé de soldat confédéré. Ce qui la distingue, c’est précisément son héros : moins infaillible que les cowboys standard, plus tendu, plus ambigu, plus humain aussi. McQueen y impose déjà cette présence sèche, presque électrique, qui fera de lui une star de cinéma. La série ne dure que trois saisons, mais elle concentre une belle idée du western : l’homme libre n’est jamais totalement libre, il traîne toujours une dette, une blessure ou une contradiction. Avec Wanted Dead or Alive, le western cesse d’être un musée de la virilité et devient un terrain de fissures.
Death Valley Days, le western qui faisait aussi de la promo
Dernière étape de cette virée : Death Valley Days, sans doute la plus étrange du lot. Né à la radio en 1945, passé à la télévision en 1952, ce western anthologique a duré 18 saisons jusqu’en 1970. Son origine est délicieusement cynique : il servait à l’origine à promouvoir la Pacific Coast Borax Company et son activité minière dans la région de Death Valley. Dit comme ça, on pourrait croire à un simple coup marketing. En réalité, la série a fini par devenir un objet important de l’histoire du genre, capable de mêler récits historiques, tonalités variées et défilé de futurs grands noms, de Clint Eastwood à James Caan en passant par George Takei. Ronald Reagan y a même tenu le rôle d’animateur entre 1964 et 1966, ce qui donne à l’ensemble un parfum de République des cowboys assez piquant. Death Valley Days, c’est la preuve qu’un produit promotionnel peut finir en morceau d’histoire télévisuelle.
Au fond, cette sélection dit quelque chose de très simple : le western ne tient pas seulement parce qu’il aime les fusils et les grands espaces, mais parce qu’il sait parler de l’Amérique à travers ses cicatrices. Et tant mieux si Tubi et Pluto TV permettent de s’y replonger sans passer par la caisse. On a vu des résurrections plus coûteuses. Le Far West, lui, continue de galoper gratuitement.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




