Avant de traverser l’épopée de Christopher Nolan dans The Odyssey, Himesh Patel avait déjà mis les pieds dans une autre odyssée : celle, beaucoup moins noble, des plateaux saturés d’ego, de notes studio et de faux grands destins en collants. En 2024, HBO lançait The Franchise, comédie satirique en huit épisodes qui regardait le cinéma de super-héros non pas par le trou de la serrure, mais depuis la régie, là où les rêves de franchise se transforment en casse-tête industriel. La série a été annulée début 2025 après une seule saison, avec un score critique de 73 % sur Rotten Tomatoes. Pas un naufrage, pas un triomphe non plus : plutôt ce drôle d’objet qui pointe du doigt un système tout en restant coincé dans ses rouages. Et c’est précisément là que ça devient intéressant, parce qu’on parle d’une série née au moment où la bulle des mastodontes super-héroïques commençait sérieusement à se dégonfler.
Le principe était simple, presque trop : suivre la fabrication de Tecto: Eye of the Storm, faux long métrage de super-héros censé s’inscrire dans un univers élargi avec un hypothétique Centurios 2. Tout passait par Daniel Kumar, premier assistant réalisateur joué par Himesh Patel, type discret, compétent, fan du genre mais suffisamment lucide pour cacher ses petits élans de geek afin de rester pro. Autour de lui, ça s’agite, ça panique, ça parade : Daniel Brühl en cinéaste indie propulsé à la tête d’un blockbuster qu’il ne maîtrise pas, Darren Goldstein en exécutif studio, Billy Magnussen et Richard E. Grant en têtes d’affiche aveuglées au sens propre comme au figuré, Aya Cash en productrice qui débarque avec un passé sentimental encombrant. Bref, le cirque habituel, mais filmé comme une mécanique de précision. The Franchise ne se moque pas seulement des films de super-héros : elle vise la religion industrielle qui les fabrique.
Le super-héros, ce bon vieux costume trop serré
Pour comprendre la cible, il faut regarder d’où vient la série. Depuis le milieu des années 2000, le blockbuster de franchise a colonisé le box-office mondial, avec ses budgets de production qui flirtent avec les sommets, ses campagnes marketing tentaculaires et ses calendriers pensés comme des plans de bataille. Le mot “franchise” a fini par contaminer la conversation cinéphile elle-même, comme si l’on ne parlait plus de films mais d’actifs, de rendements et de fenêtres de diffusion. C’est ce cynisme-là que The Franchise prend pour matière première. Pas le super-héros en tant que mythe populaire, mais le super-héros comme produit manufacturé, avec ses réunions, ses arbitrages, ses ego et ses accidents de plateau. Le vrai monstre, ici, ce n’est pas le méchant en CGI : c’est l’organisation.
Le plus malin, c’est que la série ne tombe pas dans le simple pamphlet. Armando Iannucci, producteur exécutif, apporte son goût très anglais pour la bureaucratie absurde et les petits tyrans de bureau, lui qui a déjà fait des merveilles avec The Thick of It et Veep. Jon Brown, passé par Veep et Avenue 5, connaît lui aussi la musique : faire rire de la catastrophe sans jamais la réduire à une farce molle. Résultat, la satire vise juste quand elle montre que les grands films de genre sont parfois des machines à fabriquer du bruit autour d’un vide très rentable. On a déjà vu ça ailleurs, bien sûr, mais rarement avec cette obsession du détail de production. Et c’est là que la série avait une petite gueule de bonne idée qui aurait pu durer.
Himesh Patel, le seul type normal dans un cirque en feu
Dans cette usine à fantasmes, Himesh Patel joue la seule figure qui garde un peu d’air dans les poumons. C’est un choix de casting très fin : l’acteur britannique a ce mélange de retenue, de chaleur et de vulnérabilité qui lui permet d’exister sans forcer le trait. Dans The Franchise, il ne cabotine pas, il absorbe le chaos. Il regarde les autres courir dans tous les sens, et on comprend que la série tient surtout debout parce qu’il sert de point d’ancrage humain. Les critiques l’ont d’ailleurs souvent relevé : chez Lucy Mangan, dans The Guardian, il était quasiment la seule présence à faire respirer l’ensemble, tandis qu’Inkoo Kang, dans The New Yorker, pointait la lenteur avec laquelle les personnages se mettaient vraiment à vivre. Deux lectures différentes, mais un même constat : Patel donne de l’épaisseur là où le dispositif menace parfois de rester un peu trop conceptuel.

Et c’est là qu’on fait le lien avec The Odyssey. Dans le film de Nolan, Patel incarne Euryloque, bras droit d’Ulysse, frère par alliance, figure de loyauté et de doute. Rien à voir, en apparence, avec le technicien de plateau de The Franchise. Sauf que si, justement : dans les deux cas, il joue l’homme de l’ombre, celui qui observe la machine tourner, celui qui sait que l’héroïsme passe souvent par le service rendu à un autre. Chez Nolan comme chez HBO, Patel n’est pas le demi-dieu au centre du cadre ; il est le témoin solide, le contrepoids, la présence qui empêche le récit de se dissoudre dans sa propre grandiloquence. Il y a chez lui quelque chose de l’anti-star idéale pour raconter les excès des stars.
Quand la bulle se dégonfle, la satire arrive toujours un peu tard
Le paradoxe de The Franchise, c’est qu’elle arrive au moment où son sujet commence déjà à perdre de sa superbe. Les années 2010 ont été celles de l’hégémonie des films de super-héros, avec leurs suites, leurs préquelles, leurs spin-offs et leurs croisements à rallonge. Mais au début des années 2020, le marché s’est fragilisé, les recettes ont cessé d’obéir aveuglément à la logique du “toujours plus”, et le public a commencé à regarder ces machines avec un mélange de fatigue et de curiosité critique. Une série comme The Franchise naît donc avec un petit décalage historique : elle moque une industrie déjà en train de se regarder dans le miroir. Ce n’est pas un défaut en soi, mais ça explique peut-être pourquoi sa satire a parfois été jugée trop acérée, presque auto-annulée par sa propre justesse.
Et puis il y a la question de la durée. Huit épisodes, c’est peu pour installer un monde, ses hiérarchies, ses névroses et ses petites guerres intestines. Le projet avait de la matière, des angles, des personnages à faire monter en température. HBO a pourtant fermé le robinet début 2025, laissant la série au rang de parenthèse. Pas un scandale, pas un crime de lèse-spectateur, mais une petite frustration bien propre sur elle. On sent qu’il restait encore de quoi gratter, surtout dans un paysage où les franchises continuent d’exister même quand elles n’ont plus grand-chose à dire. Le plus ironique, c’est qu’une série sur l’épuisement des franchises a elle-même été épuisée avant d’avoir fini son tour de piste.
Le studio, le miroir et la petite musique du désenchantement
Ce qui rend The Franchise attachante, au fond, c’est qu’elle ne se contente pas de rire des costumes et des explosions. Elle regarde la fabrique du consentement industriel : comment un film devient un produit dérivé de lui-même, comment les exécutifs rêvent de continuité avant même d’avoir un premier épisode solide, comment le plateau se transforme en théâtre de la gestion de crise. Là, la série touche à quelque chose de très contemporain, presque documentaire dans sa nervosité. On n’est pas loin d’une comédie de bureau, sauf que les bureaux coûtent des millions et que les couloirs sont éclairés comme des champs de bataille. C’est bête à dire, mais le cinéma de franchise ressemble parfois à une réunion où tout le monde parle plus fort que l’image. Et The Franchise avait au moins le mérite de le regarder en face.
Alors oui, la série n’aura duré qu’une saison, et oui, certains lui ont reproché de ne pas aller assez loin dans le rire ou assez vite dans l’attachement. Mais elle laisse derrière elle une idée assez nette : le super-héros n’est plus seulement un genre, c’est un mode de production, un langage d’entreprise, une façon de faire tenir ensemble le fantasme et la comptabilité. Himesh Patel, lui, aura traversé cette machine avec une élégance discrète avant d’aller jouer chez Nolan. Pas mal pour un acteur qui, dans une autre vie, aurait pu rester coincé dans les coulisses. On dirait bien que le vrai passage de flambeau, aujourd’hui, consiste surtout à savoir qui survivra au plateau.
Bande-annonce VF de L'Odyssée
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




