La saison 4 de Star Trek: Strange New Worlds ne se contente pas de rejouer la vieille partition du paradoxe temporel : elle la démonte, la remonte à l’envers et demande au public de suivre sans faire la fine bouche. Dans une franchise qui a toujours aimé se regarder penser, voilà un épisode qui rappelle une vérité très simple, presque vulgaire dans son efficacité : le temps, chez Star Trek, n’a jamais été une autoroute bien balisée, plutôt un terrain de jeu où les règles changent selon les besoins du récit. Et franchement, c’est là que la série devient intéressante.

Pour remettre les choses dans leur jus, Star Trek traîne depuis des décennies une relation compliquée avec le voyage temporel. Entre les films Star Trek IV: The Voyage Home (1986) et Star Trek: First Contact (1996), les épisodes de The Next Generation ou les bricolages conceptuels de Voyager, la saga a toujours oscillé entre prudence scientifique, grand n’importe quoi assumé et élégance paradoxale. Le fameux Temporal Prime Directive, introduit dans Voyager, venait déjà poser une rustine morale sur un univers qui adore pourtant les boucles causales et les effets papillon à rallonge. Strange New Worlds, lancée en 2022 sur Paramount+, s’inscrit pile dans cette tradition : celle d’une série qui respecte le mythe tout en s’autorisant à le tordre un peu, beaucoup, à la folie. Le canon, ici, n’est pas une prison : c’est un trampoline.

Et la saison 4 pousse le bouchon plus loin en affirmant, au fond, que certains événements du passé n’attendent pas d’être modifiés : ils devaient déjà arriver.

Le paradoxe, ce vieux copain qui débarque sans prévenir

Dans le premier épisode de cette nouvelle salve, Valles Marineris, l’équipage de l’USS Enterprise se retrouve projeté à l’époque des dinosaures après une tempête interstellaire. Jusque-là, rien de totalement inédit pour une franchise qui a déjà fait voyager ses héros dans tous les sens, du XXe siècle à des futurs plus ou moins déglingués. Sauf que la série ajoute une couche de complexité : ce que Pike et les siens croient pouvoir empêcher fait en réalité partie de l’histoire. Autrement dit, on n’est pas dans le schéma classique du « si on touche à un caillou, l’univers s’effondre », mais dans une logique où l’intervention a toujours eu lieu. Pas de ligne temporelle à sauver à la dernière seconde, juste une boucle qui se referme sur elle-même. Petit plaisir de scénariste, gros casse-tête de spectateur.

Ce qui est malin, c’est que la série ne traite pas ce renversement comme un exercice de style froid. Elle l’adosse à une vraie tension dramatique : l’équipage sait qu’il ne faut pas interférer avec la vie terrestre ancienne, parce qu’un geste de travers pourrait bouleverser l’évolution humaine. L’idée n’est pas neuve, mais la série la pousse jusqu’au bout du vertige. Quand Pike comprend que la catastrophe qu’il observe n’est pas une anomalie mais un morceau nécessaire du passé, Strange New Worlds ne réécrit pas seulement une règle de science-fiction ; elle rappelle que le voyage temporel, dans Star Trek, a toujours servi à poser la même question morale : jusqu’où peut-on prétendre maîtriser une histoire qui nous dépasse ? Réponse : pas tant que ça, et c’est bien plus excitant comme ça.

Le canon, ce grand buffet où chacun se sert

On pourrait crier à la contradiction, mais ce serait oublier que Star Trek a toujours fonctionné à la souplesse plus qu’à la rigidité. La franchise a beau se draper dans sa cohérence interne, elle a souvent préféré la puissance émotionnelle d’une scène à la pure orthodoxie chronologique. C’est même son petit péché originel, et son charme. The Next Generation l’avait déjà compris avec Time’s Arrow et son Data décapité par l’Histoire ; les films de l’ère classique ont, eux aussi, joué avec la causalité comme avec une balle antistress. Strange New Worlds ne casse donc pas un dogme sacré : elle prolonge une méthode. Chez Star Trek, la continuité n’est pas un mur porteur, c’est une matière malléable.

Ce qui change, en revanche, c’est le degré d’assumation. La série portée par Anson Mount, Rebecca Romijn, Christina Chong et Melissa Navia ne cherche pas à faire croire qu’elle tient une réponse définitive sur le temps. Elle préfère exhiber le paradoxe, le regarder droit dans les yeux et dire, en substance : oui, c’est bancal, et alors ? Cette franchise a toujours eu une relation un peu culottée avec la logique, mais elle compense par une vraie intelligence de mise en scène et par un sens du rythme qui évite le cours magistral. On est loin du manuel de physique quantique en carton-pâte. Ici, le voyage temporel devient un outil dramatique, pas un tableau Excel cosmique. Et c’est tant mieux, parce qu’on n’est pas venus pour faire un audit de la causalité.

Le western, les dinos et la bonne vieille machine à fantasmes

Le plus réjouissant, dans cette ouverture de saison, c’est peut-être le culot formel. Commencer comme un western de série B avant de basculer vers une image de dinosaures sur une Terre préhistorique, il fallait oser. Strange New Worlds adore ce genre de grand écart, et la saison 4 semble bien décidée à continuer de faire danser le Star Trek classique avec des codes de cinéma de genre très identifiables. L’effet est double : d’un côté, la série rappelle qu’elle appartient à une franchise historique ; de l’autre, elle montre qu’elle sait encore jouer avec les jouets les plus simples du blockbuster télévisé. Des créatures, du danger, une mission impossible, un dilemme moral. Pas besoin d’en faire des caisses, tout est déjà là.

Ce qui donne à l’ensemble sa tenue, c’est aussi le personnage de Pike, qui incarne parfaitement cette tension entre commandement, fatigue et lucidité. La saison 4 insiste d’ailleurs sur l’usure d’un équipage qui enchaîne les missions comme d’autres les heures sup’ mal payées. Quinze affectations d’affilée en espace profond, ça commence à faire beaucoup, même pour des officiers de Starfleet. Cette lassitude donne du relief au paradoxe temporel : le débat sur la ligne du temps n’est pas seulement un jeu pour fans pointilleux, c’est aussi une épreuve pour des gens déjà rincés. Le voyage dans le temps devient alors moins une énigme qu’un test de nerfs.

Au fond, Strange New Worlds ne révolutionne peut-être rien. Mais elle rappelle une chose que la science-fiction télé a parfois tendance à oublier quand elle se prend trop au sérieux : le plaisir du récit passe aussi par le droit de contourner ses propres règles, à condition de le faire avec panache. Et là-dessus, la série sait encore très bien tenir la barre. Le temps ? Un casse-tête. Le canon ? Une pâte à modeler. Le fan ? Un complice qu’on secoue un peu pour voir s’il suit. Et il suit, évidemment. Ou alors il fait semblant, ce qui revient presque au même dans l’espace.

Chez Star Trek, le futur n’est jamais vraiment devant : il se planque souvent dans une boucle bien tordue.

Part.
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