Dans Star Trek: Strange New Worlds, on croyait avoir affaire à un petit détour horrifique de série premium. En réalité, l’épisode 2 de la saison 4 sort le grand jeu : il transforme une scène de possession en annonce funèbre pour l’une des plaies les plus connues de la saga.

Depuis ses débuts, Strange New Worlds s’amuse à marcher sur une ligne très fine : d’un côté le plaisir du préquel qui aligne les clins d’œil pour les fidèles, de l’autre la volonté de ne pas se contenter d’une vitrine nostalgique. La série, lancée en 2022 sur Paramount+, s’est vite imposée comme le fer de lance le plus souple de l’ère télévisuelle Star Trek : assez classique pour rassurer les puristes, assez joueuse pour ne pas sentir la naphtaline à trois kilomètres. Avec Anson Mount, Ethan Peck, Rebecca Romijn et Paul Wesley, elle revisite l’avant-Kirk comme on rouvre un vieux coffre-fort : on sait qu’il y a des trésors, mais aussi des cadavres émotionnels dedans.

Et des cadavres, Star Trek en connaît un rayon. Le cas de James T. Kirk est l’un des plus cruels de toute la franchise : dans Star Trek II: The Wrath of Khan (1982), le film de Nicholas Meyer, le capitaine incarné par William Shatner apparaît déjà comme un homme coupé en deux entre sa carrière et sa famille. Carol Marcus lui balance alors, avec une sécheresse qui fait toujours mal, qu’ils vivaient dans deux mondes séparés. Cette fracture, Strange New Worlds la reprend à l’envers, au moment précis où Kirk est encore en train d’essayer de ne pas devenir ce père absent que le cinéma a déjà condamné. Le préquel ne corrige rien : il rend la blessure plus nette.

Le fantôme dans la machine

Dans l’épisode intitulé The Griffin Incident, Kirk, Spock et La’an découvrent l’USS Griffin, un vaisseau disparu depuis des années. À bord, l’ambiance tourne vite au cauchemar. Les visions, les hallucinations et la paranoïa prennent le dessus, jusqu’à pousser La’an à attaquer Kirk. Là, la série ne se contente pas de faire peur pour faire peur : elle utilise le surnaturel comme un révélateur de destin. Quand La’an, possédée ou contaminée par la présence du navire, lance à Kirk que son petit garçon mourra « au bout d’une lame », on n’est plus dans le gadget de fan-service. On est dans la prémonition pure, celle qui fait froid dans le dos parce qu’on sait déjà qu’elle vise juste.

Le plus malin, c’est que la série n’invente pas une nouvelle tragédie pour le plaisir de tordre le canon. Elle réactive une mort déjà inscrite dans la mémoire Star Trek : celle de David Marcus dans Star Trek III: The Search for Spock (1984), où le personnage interprété par Merritt Butrick est poignardé par un Klingon au cours de l’affrontement sur Genesis. C’est brutal, sec, sans grand détour. Et surtout, c’est une blessure qui ne cicatrise jamais vraiment, parce qu’elle revient hanter Star Trek VI: The Undiscovered Country (1991), quand Kirk continue de tenir les Klingons pour responsables de la mort de son fils. Chez Star Trek, le passé ne passe jamais : il se planque dans un coin du cadre et attend son heure.

Le père, le fils et le vide entre les deux

Ce qui rend la scène de The Griffin Incident plus forte qu’un simple frisson de série, c’est sa lecture méta. Paul Wesley joue un Kirk encore jeune, encore mobile, encore persuadé qu’il peut concilier l’appel du devoir et la promesse intime. Sauf que la saga, elle, a déjà tranché. On connaît le verdict : le grand explorateur deviendra un père en pointillés, un homme qui aura sauvé des mondes entiers sans réussir à être là pour son propre gamin. C’est cruel, presque obscène dans sa logique, et c’est précisément pour ça que ça fonctionne.

Affiche de Star Trek: Strange New Worlds
Affiche de Star Trek: Strange New Worlds

La mise en scène de l’épisode semble d’ailleurs appuyer cette idée d’un avenir qui se referme. La dernière montée en tension, avec Kirk prêt à contacter Carol et David, puis la coupe avant qu’ils ne répondent, a quelque chose de franchement sinistre. Pas besoin d’en faire des tonnes : le simple fait de suspendre l’appel suffit à rappeler que l’héroïsme a un coût domestique, et qu’il se paie souvent avec des absences. Kirk peut bien devenir une légende ; son fils, lui, n’aura pas droit au générique de fin heureux.

Quand Star Trek sort les dents

On aurait tort de réduire cette séquence à une simple révérence aux films des années 1980. Strange New Worlds s’inscrit aussi dans une tradition plus large de Star Trek qui a toujours aimé faire dialoguer l’optimisme politique et la noirceur intime. The Undiscovered Country en donnait déjà une version très adulte, presque amère, en montrant comment un idéaliste peut se raidir jusqu’à la rancune. Ici, la série ajoute une couche d’horreur psychologique à cette mécanique. Le monstre n’est pas seulement dans le vaisseau ; il est dans l’avenir lui-même, dans ce que la saga a déjà décidé pour ses personnages.

Et c’est là que l’épisode devient plus intéressant qu’un simple épisode « spooky » de mi-saison. Il rappelle que Star Trek n’a jamais été qu’un catalogue de philosophies en uniforme. C’est aussi une machine à fabriquer des pertes, des héritages bancals, des fils qu’on tend entre les films et les séries pour mieux les faire vibrer. La franchise, avec ses dizaines d’années de continuité et ses générations de spectateurs, sait très bien que le vrai vertige ne vient pas d’un alien dans le couloir. Il vient du moment où on comprend que tout était écrit depuis longtemps. Le futur, chez Star Trek, a parfois des airs de coup de couteau.

Alors oui, l’épisode joue la carte du clin d’œil pour initiés. Mais il le fait avec assez de précision pour qu’on ne parle pas d’un simple hommage. Ce qu’il met en place, c’est une tragédie en embuscade, un rappel que les grandes sagas ne tiennent pas seulement par leurs batailles spatiales, mais par leurs faillites sentimentales. Et franchement, c’est là que Strange New Worlds devient vraiment intéressant : quand la série cesse de faire de la belle reconstitution et qu’elle ose regarder le gouffre en face. Le reste, comme dirait l’équipe de la rédaction, c’est du warp speed avec une gueule de bois.

Star Trek: Strange New Worlds est disponible en streaming sur Paramount+.

Part.
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