X-Men ’97 n’a pas juste ressorti un vieux jouet des années 90 pour le faire briller sous néons : la série s’attaque à Apocalypse, l’un des grands monstres sacrés de Marvel, et lui redonne une origine qui a du poids, du sang et du sens. En 2026, alors que les franchises jouent souvent la carte du recyclage paresseux, cette saison 2 choisit au contraire de creuser la matière mythologique des X-Men, en reprenant un pan longtemps esquivé de la continuité animée. Et franchement, ça change tout.
Pour comprendre l’intérêt du coup, il faut revenir à la mécanique de la série. X-Men: The Animated Series, diffusée à partir de 1992, avait déjà installé Apocalypse comme une menace quasi intemporelle, mais sans vraiment lui donner le luxe d’un passé détaillé. Le comics The Rise of Apocalypse, publié en 1996 par Terry Kavanagh et Adam Pollina, avait bien tenté de combler le vide, mais il arrivait trop tard pour irriguer la série originale. Résultat : un personnage immense, mais un peu fantôme. Avec X-Men ’97, Marvel Studios Animation profite enfin de la fenêtre idéale pour faire ce que la télévision des années 90 n’avait pas les moyens narratifs de faire : relier la légende à la chair. Et quand une franchise accepte de regarder son propre mythe dans le blanc des yeux, elle cesse d’être un simple produit dérivé.
La saison 2, dans ses épisodes 3 et 4, Rise of Apocalypse Parts I-II, remonte donc jusqu’à l’Égypte ancienne, vers 3000 avant notre ère, pour raconter l’enfance d’En Sabah Nur. Abandonné à cause de son apparence, réduit à l’esclavage, façonné par la violence avant d’être récupéré par les Sandstormers, il devient peu à peu l’homme qui se persuade que la survie des plus forts justifie tout. On n’est pas dans la petite origin story décorative, le genre de prétexte qu’on expédie en dix minutes entre deux explosions. Ici, la série prend le temps de montrer comment une blessure intime peut se transformer en idéologie totalitaire. Apocalypse n’est pas seulement né monstrueux : il a été fabriqué par le monde qui l’a rejeté.
Le passé comme arme de destruction massive
Ce qui rend cette version particulièrement maligne, c’est qu’elle ne se contente pas de plaquer un flash-back sur un méchant déjà connu. Elle fait intervenir le voyage temporel, Magneto, le professeur Xavier et Rama-Tut pour transformer l’origine d’Apocalypse en piège moral. Le passé n’est plus un musée ; c’est un champ de bataille. Xavier lit dans l’esprit d’En Sabah Nur, Magneto tente d’endosser le rôle de mentor, et l’idée même de destin devient une machine à broyer les certitudes. On sent bien le plaisir des auteurs à faire dialoguer la grande mythologie mutante avec ses propres contradictions : si les X-Men veulent sauver le futur, ils doivent aussi accepter qu’ils participent, malgré eux, à la naissance de leur pire ennemi. C’est du bon vieux paradoxe temporel, mais avec du nerf. Le voyage dans le temps n’est pas un gadget : c’est la façon la plus élégante de montrer qu’un mythe se fabrique toujours dans la casse.

Le plus intéressant, c’est la place donnée à Magneto. Dans cette séquence, il ne sert pas seulement de figure antagoniste ou de miroir idéologique à Xavier ; il devient une sorte de passeur, presque un père de substitution pour En Sabah Nur. Et là, on touche à un vieux nerf de la saga X-Men : l’éducation des monstres. Magneto veut convaincre, guider, contenir la rage là où Xavier prêche l’harmonie. Sauf que le scénario rappelle vite que la bienveillance, dans cet univers, a souvent un train de retard sur la catastrophe. Quand Nur comprend que les X-Men lui cachent des choses, la fracture se referme avec une brutalité presque antique. On n’est plus dans le simple récit de naissance d’un super-vilain ; on est dans la tragédie d’un homme qui choisit de faire de sa blessure une religion. Et ça, c’est autrement plus costaud qu’un méchant qui grogne dans un costume en latex.
Du dessin animé à l’armure : la série passe la seconde
La comparaison avec les autres adaptations animées est assez parlante. X-Men: Evolution avait déjà tenté une version condensée de cette ascension, tandis que Wolverine and the X-Men n’a jamais eu le temps de pousser Apocalypse au centre du jeu. X-Men ’97, elle, arrive avec l’assurance d’une série qui sait qu’elle possède un héritage et qu’elle peut enfin s’en servir sans s’excuser. Le résultat est plus ample, plus cruel, et surtout plus adulte, sans renier l’énergie pulp de départ. On sent aussi que l’absence de contrainte TV-Y7 autorise enfin certaines images plus dures, comme cette vaporisation de Magneto qui rappelle à quel point la série n’a pas peur de faire mal quand il le faut. Le dessin animé a grandi, et il a cessé de demander la permission.
Il y a là une vraie intelligence de franchise. Disney+ n’a pas seulement récupéré une marque nostalgique ; la plateforme a compris qu’une série animée peut encore produire du récit ambitieux si elle accepte de travailler sa mémoire au lieu de la vendre en kit. X-Men ’97 ne joue pas la carte du simple fan service, ce mot-valise qui sert trop souvent à cacher le vide. Elle réactive une mythologie, elle la complexifie, elle la rend à nouveau dangereuse. Et dans un paysage où les univers étendus ont parfois l’élégance d’un tableur Excel, ça fait du bien de voir un projet qui ose encore la tragédie, la tension morale et la vraie réécriture. Apocalypse n’y gagne pas seulement une origine : il gagne une gravité.
Reste cette idée, assez belle au fond, qu’un personnage peut devenir plus terrifiant quand on comprend d’où vient sa douleur. X-Men ’97 ne l’excuse pas, ne le blanchit pas, ne lui colle pas une petite rédemption de circonstance pour faire joli au générique. Elle fait mieux : elle montre comment un survivant peut se muer en juge de l’humanité. Et ça, dans une série de super-héros, ce n’est pas du bonus. C’est la matière même du drame. On croyait revoir un vieux mutant ; on tombe sur une machine à fantasmes qui parle encore de notre rapport à la force, à la peur et à la transmission. Pas mal pour un dessin animé, non ?
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




