À Toronto, le cinéma sud-asiatique ne se contente plus d’exister dans les marges : il cherche désormais des financeurs, des partenaires et un vrai rapport de force. Avec South Asian Screen Futures, le South Asian Screen Office of Canada, IFFSA Toronto et Storiculture ont sélectionné huit longs métrages pour les brancher au marché inaugural du Toronto Film Festival. Autrement dit : on ne parle plus seulement de découverte artistique, mais de circulation de capitaux, de coproductions et de stratégie d’accès à l’industrie. Le genre de bascule qui ne fait pas de bruit dans les multiplexes, mais qui peut changer la géographie d’un cinéma entier.
Pour situer le décor, Toronto n’a jamais été un simple tapis rouge avec des cocktails tièdes. Le TIFF, créé en 1976, s’est imposé comme l’un des grands carrefours de l’industrie nord-américaine, avec son mélange de prestige critique, de chasse aux acquisitions et de rendez-vous business. L’ajout d’un marché inaugural, en 2026, n’a rien d’anodin : cela signale une volonté de muscler l’écosystème local face à des places fortes déjà bien installées comme Cannes, Berlin ou Sundance. Et dans ce contexte, voir surgir un programme dédié aux projets sud-asiatiques, avec des talents liés à Cannes et Sundance, ce n’est pas du folklore de diversité pour brochure glacée. C’est une tentative de créer une filière, avec ses relais, ses guichets et ses passeurs. Le cinéma indépendant adore les belles promesses ; l’industrie, elle, adore surtout les structures qui tiennent debout.
Et c’est précisément là que South Asian Screen Futures devient intéressant : il ne célèbre pas seulement des films, il organise leur passage à l’échelle supérieure.
Toronto, ou l’art de transformer le tapis rouge en guichet
Le choix de Toronto n’a rien de décoratif. Le festival canadien a longtemps joué les entremetteurs entre œuvres d’auteur et marché international, avec une réputation de plateforme où l’on peut encore faire exister des films hors des franchises et des mastodontes. Dans une industrie où le box office mondial reste dominé par les blocs américains, les cinémas régionaux doivent souvent se battre pour obtenir autre chose qu’une visibilité symbolique. Ici, l’enjeu est plus concret : attirer des financiers, des coproducteurs, des vendeurs internationaux, bref tout ce petit monde qui permet à un projet de passer du dossier PDF au tournage.
Le fait que l’initiative soit portée par le South Asian Screen Office of Canada et IFFSA Toronto, avec Storiculture en appui, dit aussi quelque chose de l’époque. On n’est plus dans l’idée romantique du cinéaste solitaire qui débarque à un festival avec une bobine sous le bras. On est dans une économie de réseaux, de plateformes de mise en relation, de marchés ciblés. Le cinéma sud-asiatique, dans sa diversité linguistique et géographique, a depuis longtemps prouvé qu’il pouvait nourrir les festivals de films puissants, mais il a encore trop souvent été cantonné à la case “découverte” sans accès durable aux circuits de financement. Là, l’ambition est de passer du statut de pépite à celui de filière.
De Cannes à Sundance, le petit club des talents qui comptent
La sélection annoncée s’appuie sur des noms et des trajectoires déjà repérés par les grands festivals. C’est important, parce que les marchés aiment les signaux de validation : un passage à Sundance, une présence à Cannes, et soudain les conversations deviennent plus faciles autour d’une table. On connaît la chanson. Les festivals servent de tamis symbolique, puis le marché transforme cette reconnaissance en potentiel de vente. Ce n’est pas très romantique, mais c’est comme ça que la machine tourne depuis des décennies.
Dans ce paysage, la présence de talents associés à All We Imagine as Light de Payal Kapadia n’est pas un détail. Kapadia, révélée à Cannes avant d’installer sa place parmi les voix les plus scrutées du cinéma contemporain, incarne justement cette circulation entre cinéma d’auteur, circulation festivalière et désir d’adosser un projet à une visibilité internationale crédible. Même logique pour les autres noms cités autour de l’initiative, comme Neeraj Churi ou Subhadra Mahajan, qui renvoient à une génération de cinéastes et producteurs capables de naviguer entre ancrage local et lisibilité globale. Le marché ne vend pas seulement des films : il vend des trajectoires, des promesses et des signatures.
Huit projets, une même obsession : exister sans se faire avaler
Le chiffre clé, c’est donc huit. Huit projets de longs métrages retenus pour ce nouveau chemin vers les financeurs et les partenaires de l’industrie. Huit, ce n’est pas énorme, et c’est justement ce qui rend l’opération sérieuse : on n’ouvre pas les vannes à tout-va, on fabrique une sélection resserrée, presque un sas. Dans les faits, ce genre de programme fonctionne comme une rampe de lancement, avec un double objectif : donner de la visibilité aux projets et rassurer les investisseurs sur leur potentiel de circulation.
Ce qui se joue là dépasse le simple cas sud-asiatique. C’est une réponse à une crise plus large du cinéma indépendant mondial, coincé entre la concentration des financements, la domination des franchises et la difficulté croissante à faire émerger des œuvres non formatées. Les festivals ont beau continuer à célébrer l’audace, les films ont besoin d’argent, de préachats, de ventes territoriales et de partenaires solides. Sans ça, la belle idée reste au stade de la belle idée. Et le cinéma, aussi noble soit-il, ne tourne pas à la poésie.
Le sous-continent en version business plan
Ce qui frappe, au fond, c’est la manière dont cette initiative assume la dimension économique du cinéma sans se cacher derrière le vernis culturel. Le cinéma sud-asiatique n’a pas besoin d’être “sauvé” par Toronto, évidemment. Il a déjà ses scènes, ses marchés, ses stars, ses circuits. Mais il a tout intérêt à multiplier les points d’entrée vers l’international, surtout à un moment où les plateformes, les coproductions et les ventes mondiales redessinent les hiérarchies. Quand un marché comme celui du TIFF commence à identifier des projets par aire culturelle, il ne fait pas seulement du repérage : il cartographie des futurs possibles.
Et c’est peut-être là que l’affaire devient plus excitante que le communiqué de presse standard. Parce qu’au lieu de répéter le vieux refrain sur la “diversité”, on regarde enfin comment une région du monde peut fabriquer ses propres outils de négociation. Pas en quémandant une place à la table, mais en apportant la table, les chaises et le menu. Le cinéma sud-asiatique n’attend plus qu’on l’invite : il entre par la porte de service, puis il redécore la pièce.
Reste à voir si Toronto saura transformer cette première édition en vraie machine à fantasmes industriels, ou si tout cela restera un joli coup de projecteur de plus dans la grande foire des festivals. On prend les paris ?
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




