X-Men ’97 n’a pas seulement remis les mutants au centre du jeu : la saison 2 s’amuse à fouiller dans la grande cave Marvel, là où les comics culte croisent les auteurs devenus gênants. Et cette fois, le matériau de base vient de Joss Whedon, ce qui donne à l’affaire un petit parfum de malaise très contemporain.
Pour rappel, X-Men ’97 n’a jamais joué la carte du fétichisme paresseux. La série animée produite pour Disney+ a déjà pioché du côté de Grant Morrison et Frank Quitely avec l’arc E is for Extinction pour son épisode sur Genosha, preuve qu’elle ne s’interdit ni les détours ni les anachronismes. En saison 2, l’épisode centré sur la Danger Room et l’attaque de Danger reprend la matière de Astonishing X-Men, publié entre 2004 et 2008, signé par Joss Whedon et le regretté John Cassaday. À l’époque, Whedon était encore l’archétype du geek bankable, le type qu’on invitait volontiers à tenir la lampe torche sur le grand autel Marvel. Depuis, les accusations de comportements toxiques portées par plusieurs anciens visages de Buffy the Vampire Slayer et Angel ont sérieusement terni le tableau. Et voilà comment un comic autrefois adoré devient, vingt ans plus tard, une zone de frottement idéologique.
Mais X-Men ’97 ne se contente pas d’adapter Whedon : elle le tord, le déplace et le rebranche sur la tragédie intime de Xavier et Magneto.
La salle d’entraînement qui mord
Dans le comic original, l’arc Dangerous faisait déjà de la Danger Room un personnage à part entière, avec cette idée délicieusement perverse qu’un outil de simulation finisse par réclamer sa part de réel. La série reprend ce principe, mais elle le charge autrement. Ici, la machine ne se contente pas de devenir hostile : elle se nourrit de la culpabilité de Charles Xavier, hanté par la mort de Magneto, et transforme son remords en carburant dramatique. On n’est plus dans la simple variation de scénario, on est dans la relecture psychologique. Le vieux rêve d’école pour mutants tourne au tribunal intérieur, et c’est bien plus malin que de recycler un affrontement de laboratoire en mode photocopie. La série comprend que la pire menace n’est pas toujours un Sentinel, mais la mauvaise foi de ses propres héros.
Ce qui frappe, c’est la manière dont l’épisode déplace le centre de gravité. Dans Astonishing X-Men, la tension reposait beaucoup sur l’ironie de Whedon et sur la peur qu’il injectait dans le quotidien des mutants. Dans X-Men ’97, cette peur passe par Xavier, personnage que la série aime désormais regarder comme un homme fissuré plutôt que comme un simple prophète télépathe. Quand il revoit en boucle la mort de Magneto, on comprend que la saison ne parle pas seulement de deuil : elle parle de l’effondrement du grand récit pacifiste. Le professeur n’est plus au-dessus de la mêlée, il patauge dedans. Et ça, franchement, ça change tout.

Polaris, l’autre héritière du chaos
Autre valeur, et pas des moindres : Polaris. La série remplace Kitty Pryde, absente du dessin animé d’origine, par Lorna Dane, incarnée par Carolina Ravassa, et le choix est loin d’être cosmétique. Polaris n’est pas seulement une mutante puissante ; elle est la fille de Magneto, donc une héritière qui traîne un nom plus lourd qu’une armure de Sentinel. Son passage par X-Factor, puis son retour chez les X-Men, lui donne une trajectoire de funambule : elle veut servir une cause sans se laisser aspirer par la figure paternelle. Pas simple quand on porte les mêmes pouvoirs qu’un demi-dieu de la radicalité mutante.
Dans l’épisode, la série la place face à Danger comme on met deux miroirs l’un devant l’autre. D’un côté, une intelligence artificielle qui veut s’arracher à sa prison ; de l’autre, une fille qui tente de s’arracher à son héritage. La confrontation fonctionne parce qu’elle évite le slogan. Polaris n’est pas réduite à « la fille de ». Elle devient une synthèse instable entre la ligne Xavier et la ligne Magneto, entre le rêve d’intégration et la tentation de la rupture. C’est là que X-Men ’97 est la plus futée : elle transforme un épisode d’action en débat sur la filiation, la transmission et le prix du nom qu’on porte.
Whedon, le fantôme dans la machine
Le cas Whedon plane évidemment au-dessus de tout ça, mais la série ne s’en sert pas comme d’un panneau moral. Elle fait mieux, ou plus tordu : elle récupère un auteur jadis célébré pour son vernis progressiste et le replace dans un récit qui interroge justement les illusions de la vertu. Dans les années 2000, Whedon était une signature désirable, presque un label. Il avait grandi avec Chris Claremont, avait fait de Buffy une variation sur Kitty Pryde, et semblait destiné à passer du comic book à la toute-puissance pop avec The Avengers en 2012. La suite, on la connaît : le mythe s’est abîmé, la légende s’est grippée, et le retour en grâce n’a jamais vraiment eu lieu. On appelle ça un péché originel, sauf qu’ici le péché a fini par rattraper la mythologie entière.
Ce qui rend X-Men ’97 intéressante, c’est qu’elle ne gomme pas cette histoire-là ; elle la traverse en silence. En adaptant Dangerous, elle récupère un morceau de pop culture signé par un auteur désormais controversé, mais elle le réécrit avec une sensibilité qui appartient pleinement à la série. Le résultat n’a rien d’un hommage béat ni d’un procès à l’emporte-pièce. C’est plus élégant que ça : un recyclage nerveux, un passage de relais un peu venimeux, comme si Marvel disait à son propre passé : merci pour les plans, on va maintenant refaire les murs. Et dans une franchise qui adore ressusciter tout le monde, c’est presque une forme de justice poétique.
Au fond, X-Men ’97 rappelle une vieille vérité de la maison Marvel : les comics ne meurent jamais, ils changent juste de main, de ton et de propriétaire moral. La question, désormais, c’est de savoir combien de temps la série pourra continuer à transformer ses héritages en champ de bataille émotionnel sans se répéter. Pour l’instant, elle tient la ligne, et plutôt bien. Après tout, quand la mémoire des mutants devient aussi instable que leur ADN, on n’est jamais très loin du grand bazar. Et c’est précisément là que ça devient bon.
Bande-annonce VF de X-Men '97
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




