On a beau aimer les visages, les répliques, les grands mouvements de caméra et les explosions qui coûtent le PIB d’un petit pays européen, le cinéma s’est aussi fabriqué une sacrée collection de stars à quatre roues. Pas des accessoires. Pas des placements produits avec deux plans de capot et un logo bien propre. Des personnages, des vrais : parfois plus expressifs que leurs conducteurs, souvent plus résistants, toujours plus chers à assurer.

Une automobile de cinéma réussie raconte d’emblée quelque chose. La Mustang de Steve McQueen n’est pas une simple Ford verte : c’est l’obstination muette d’un flic qui refuse de lâcher l’affaire. La DB5 de James Bond, c’est l’élégance britannique armée jusqu’aux dents. La DeLorean, elle, ressemble à un grille-pain tombé dans un laboratoire nucléaire — et c’est précisément pour ça qu’on l’aime.

Quand elles sont bien choisies, les voitures deviennent le costume le plus puissant d’un personnage.

Retour vers le carburant

DeLorean DMC-12 with distinctive gullwing doors open, parked outdoors.

Impossible de commencer ailleurs. Dans Retour vers le futur, Robert Zemeckis, Bob Gale et Steven Spielberg ont pris une DeLorean DMC-12, déjà étrange dans la vraie vie avec sa carrosserie en acier inoxydable et ses portes papillon, pour en faire une machine à remonter le temps. Le choix n’avait rien d’évident : Doc Brown devait initialement utiliser un réfrigérateur. Oui. Un frigo. On a évité que des milliers de mômes des années 1980 se coincent dans un congélateur en essayant d’aller voir leurs parents au lycée, merci le cinéma.

Sorti en 1985, le long-métrage a dominé le box-office américain de l’année et a lancé une franchise dont la DeLorean reste le cœur mécanique. Le site officiel de la saga rappelle d’ailleurs que le film fut le plus gros succès américain de 1985, avant d’engendrer deux suites, une série animée, une attraction, une comédie musicale et une quantité industrielle de produits dérivés. Une voiture construite à moins de 9 000 exemplaires est ainsi devenue un objet culturel mondial. Pas mal pour une marque disparue en 1982.

Ce qui fait tenir le mythe n’est même pas sa vitesse — 88 miles à l’heure, soit environ 142 km/h, on vous laisse faire la conversion dans votre tête comme Doc Brown — mais son aspect bricolé. Les câbles, les cadrans, le convecteur temporel, les réacteurs posés sur le coffre : la DeLorean ressemble à une invention fabriquée par un savant génial qui aurait refusé de jeter quoi que ce soit depuis 1967.

La seule voiture qui transforme un retard au lycée en crise métaphysique familiale.

Elle est le parfait véhicule de la trilogie parce qu’elle condense son idée centrale : le futur n’est pas propre, lisse ni rationnel. Il est cabossé, bricolé, bruyant. Et il peut débarquer sur le parking d’un centre commercial à 1 h 20 du matin.

Mustang Sally, mais Steve McQueen

A classic blue Ford Mustang parked beside a vibrant mural in Mumbai, India, showcasing street art.

Avant que les franchises ne fassent rouler des SUV numériques au milieu de villes pixelisées, Peter Yates filmait San Francisco comme un terrain de jeu vertical dans Bullitt. Sorti en 1968, le polar doit une grande partie de son statut à une poursuite de près de dix minutes entre Frank Bullitt, incarné par Steve McQueen, et des tueurs au volant d’une Dodge Charger R/T noire.

La Ford Mustang GT Fastback Highland Green de McQueen n’est pas une voiture bavarde. Elle n’a pas de gadgets, pas de transformation en robot, pas de bande-son qui lui est dédiée. Elle a un V8, une boîte manuelle, un pilote qui n’a pas besoin de faire des discours et une caméra qui comprend que le poids d’une carrosserie lancée dans une rue de San Francisco suffit parfois à faire du cinéma.

Ford précise que le modèle associé au film est une Mustang 390 GT Fastback de 1967, utilisée dans le film de 1968, et que sa célébrité a ensuite conduit la marque à commercialiser des séries spéciales Bullitt, notamment en 2019. La bagnole a donc fini par avaler le film, puis par revenir dans les concessions. Le capitalisme a parfois de très bons goûts.

Ce qui frappe encore dans cette séquence, c’est son refus de l’esbroufe moderne. Les impacts restent secs, les vitesses ont du poids, les erreurs de raccord deviennent presque des signes de vie. On ne regarde pas une chorégraphie parfaite : on regarde deux masses de métal mal lunées qui tentent de s’arracher le bitume.

Bullitt n’a pas inventé la poursuite automobile. Il lui a donné une colonne vertébrale.

Bond, James Bond… et son garagiste

an old car parked on a cobblestone street

Si la Mustang de Bullitt incarne l’Amérique nerveuse de la fin des sixties, l’Aston Martin DB5 de Goldfinger représente son opposé absolu : la classe anglaise qui vous sourit avant de vous éjecter par le toit ouvrant. Apparue aux côtés de Sean Connery dans le troisième James Bond, sorti en 1964, elle a scellé une association entre 007 et Aston Martin qui continue de faire saliver les collectionneurs — et les départements marketing, évidemment.

La DB5 couleur Silver Birch est devenue l’extension parfaite de Bond : distinguée, coûteuse, discrète en apparence et pleine d’outils pour mettre fin à une conversation. Aston Martin rappelle que moins de 900 DB5 saloon ont été produites entre 1963 et 1965 ; la marque indique aussi que la voiture est devenue indissociable de l’agent secret dès Goldfinger.

Le génie de Ken Adam et des équipes de production ne tient pas seulement à la mitrailleuse dissimulée derrière les clignotants ou à la plaque tournante. La DB5 fait de la technologie une fantaisie aristocratique. Bond ne roule pas dans un tank : il roule dans un salon roulant qui peut vous balancer de l’huile sur le pare-brise, découper vos pneus et expulser votre collègue gênant. Une DRH beaucoup plus efficace que la moyenne.

Aston Martin a depuis ressuscité le fantasme avec 25 DB5 Goldfinger Continuation, développées avec EON Productions et équipées de gadgets fonctionnels inspirés du film : plaques pivotantes, écran de fumée arrière, fausses mitrailleuses et autres joyeusetés parfaitement adaptées à la sortie d’école. Le ticket d’entrée annoncé atteignait 2,75 millions de livres hors taxes. Q Branch a pris l’inflation dans la tronche.

Mad Max : la route de la fureur, sans clim

red chevrolet car on road during daytime

À l’autre extrémité du spectre, il y a l’Interceptor de Mad Max. Pas de chrome luxueux, pas de gadgets d’espion, pas de vendeur Aston Martin qui vous propose un cuir surpiqué. Dans le film de George Miller sorti en 1979, la Ford Falcon XB GT Coupé noire de Max Rockatansky est une promesse de violence mécanique. Elle fait déjà partie d’un monde en train de s’effondrer, où l’essence vaut plus que la diplomatie et où un compresseur qui dépasse du capot est une forme de poésie.

La voiture est basée sur une Ford Falcon XB GT de 1973, équipée d’un V8 Cleveland 351 de 5,8 litres. Elle fut modifiée pour devenir le fameux Pursuit Special, ou « Last of the V8 Interceptors » dans Mad Max 2. Des sources automobiles australiennes rapportent que trois véhicules avaient été achetés pour la production : deux anciennes berlines de police et un coupé GT, ce dernier destiné à devenir la machine noire de Max.

Le coup de force de Miller consiste à ne jamais filmer l’Interceptor comme un simple symbole viriliste. La bagnole est le prolongement d’un homme qui n’a plus rien à sauver, puis plus rien à perdre. Dans le premier film, elle porte encore l’uniforme, l’ordre et l’idée d’une police qui peut contenir la barbarie. Dans Mad Max 2, elle devient une relique de civilisation, un tas de ferraille glorieux au milieu du désert.

Son superchargeur visible est en grande partie décoratif dans le premier opus ? Oui. Et alors ? Le cinéma n’est pas un contrôle technique. On demande une icône, pas une fiche de conformité.

Quand ton assurance te demande si le véhicule dort dans un garage sécurisé.

La saga a changé de visage, de stars et de niveaux de furie, mais le Falcon demeure son totem. Même Fury Road, avec son bestiaire de véhicules totalement dingo, ne peut échapper à cette ombre noire qui sent le pétrole, le deuil et la fin de l’humanité.

SOS Fantômes, le permis de crever

a classic car parked on a cobblestone street

L’Ecto-1 de SOS Fantômes est probablement la voiture la moins raisonnable de ce classement, ce qui lui donne évidemment une avance considérable. Ivan Reitman et son équipe ont transformé une Cadillac Miller-Meteor de 1959, à l’origine une ambulance/corbillard sur châssis professionnel Cadillac, en laboratoire roulant pour chasseurs de spectres fauchés.

Le véhicule est trop long, trop lourd, trop chargé, trop voyant. Il arbore des gyrophares, des échelles, des sirènes, des équipements impossibles à identifier et un logo qui annonce très clairement qu’on ne va pas vous livrer une pizza. Dans un film où trois scientifiques ratés montent une entreprise de dératisation paranormale, il fallait une voiture qui ressemble à une PME en pleine faillite ayant braqué un dépôt d’ambulances.

L’Ecto-1 repose bien sur une Cadillac Miller-Meteor Sentinel de 1959, un modèle de type ambulance à chargement arrière utilisé pour le film de 1984 puis dans les suites et prolongements de la franchise. À l’écran, elle ne sert pas juste à déplacer Peter, Ray, Egon et Winston : elle rend crédible leur petite entreprise. Avant les combinaisons et les proton packs, c’est elle qui vend le rêve — ou le danger sanitaire.

La meilleure voiture de service public jamais conçue pour ne servir à rien de public.

Taxi Driver, version Marseille

Modern white sports car with distinctive rear spoiler, parked in a dimly lit garage setting.

On peut faire les malins avec les muscle cars américaines, mais la France possède elle aussi son monstre mécanique : la Peugeot 406 blanche de Taxi. En 1998, Gérard Pirès et Luc Besson prennent une berline familiale, modèle emblématique de la France des ronds-points, et la transforment en projectile marseillais lancé contre tout ce qui porte un gyrophare.

La recette est presque obscène de simplicité : un chauffeur de taxi pressé, un flic pas franchement au niveau, une 406 qui se métamorphose et une ville filmée comme si chaque boulevard menait directement à une finale de championnat du monde. La voiture devient le fantasme populaire absolu : la bagnole de monsieur Tout-le-Monde, mais avec assez de chevaux sous le capot pour ridiculiser les BMW des méchants.

Plusieurs Peugeot 406 blanches ont été modifiées pour les besoins du tournage du premier film, notamment afin de multiplier les angles de prise de vues et d’assurer la séquence de transformation. Ce n’est pas le réalisme qui compte : c’est l’idée que n’importe quelle voiture de taxi pourrait cacher un missile sol-sol si son conducteur a la bonne playlist.

La franchise a ensuite empilé les suites, changé de castings et parfois fait des choix qu’on qualifiera charitablement de « créatifs ». Mais le premier Taxi garde cette énergie de polar comique dopé au turbo, avant que la saga ne se prenne elle-même pour une préfecture de police avec budget marketing.

Christine, reine de la casse

A vibrant red Plymouth Savoy classic car photographed on a sunny day outdoors.

Dans Christine, John Carpenter fait exactement l’inverse. La voiture ne révèle pas le héros : elle le dévore. Adapté du roman de Stephen King et sorti en 1983, le film confie le premier rôle automobile à une Plymouth Fury de 1958 rouge et blanche, possédée, jalouse et nettement moins conciliante qu’un véhicule d’occasion traditionnel.

La Fury n’est pas emblématique parce qu’elle va vite ou parce qu’elle fait rêver les collectionneurs. Elle est emblématique parce que Carpenter la filme comme un prédateur. Son capot se referme, sa carrosserie se répare, ses phares vous regardent. Elle incarne la possession adolescente dans ce qu’elle a de plus malsain : le désir de s’inventer une identité en achetant un objet qui, très vite, vous dit comment vous habiller, qui fréquenter et qui écraser.

On peut rire des sièges en vinyle et des chromes de diner américain. Jusqu’à ce que la voiture redémarre seule dans un garage. Là, on pose tranquillement ses clés sur la table.

Et les autres prennent la sortie

A close up of the emblem on a yellow car

Cette liste pourrait facilement faire trente entrées. La Ford Thunderbird cabriolet de Thelma & Louise transporte deux femmes vers une liberté dont Hollywood n’a jamais vraiment digéré la dernière image. Les Mini Cooper de L’Or se barre, puis du remake Braquage à l’italienne, prouvent qu’un braquage gagne toujours en panache quand la fuite passe par des escaliers et des égouts. La Dodge Challenger blanche de Point limite zéro impose son héros comme une silhouette de western perdue sur l’asphalte.

Il faudrait aussi parler de la Gran Torino de Clint Eastwood, de la Plymouth Fury de Christine, de la Jaguar E-Type d’Austin Powers, de la Coccinelle Herbie, de la Dodge Charger de Dominic Toretto ou du Pussy Wagon de Kill Bill. On a bien sûr pensé à la 2CV du Corniaud, qui reste sans doute l’une des meilleures façons de filmer une humiliation automobile sur grand écran.

Mais une voiture devient réellement mythique quand elle survit au film qui l’a fabriquée. Elle dépasse son constructeur, ses caractéristiques techniques et même son conducteur. Elle entre dans la mémoire collective avec un bruit de moteur, une couleur, une silhouette. Et parfois une plaque minéralogique qui dit « OUTATIME ».

Après ça, essayez donc de regarder votre Clio sur le parking comme avant. Bon courage.

Part.
Laisser Une Réponse