Les Oscars du meilleur film international n’attendent pas la cérémonie pour sortir les couteaux : entre Cannes, les comités nationaux et les règles qui changent, la course 2027 ressemble déjà à un petit champ de bataille diplomatique. Et comme toujours, on y retrouve les mêmes ingrédients très hollywoodiens : des films passés par les grands festivals, des pays qui jouent leur prestige, et l’Académie qui tente de faire croire qu’elle maîtrise encore le calendrier (on la connaît).
Pour rappel, la machine est lancée bien avant les statuettes. Les soumissions finales doivent tomber au 1er octobre, la shortlist sera annoncée le 15 décembre, puis quinze titres seulement passeront au tour suivant avant les nominations du 21 janvier. Entre-temps, chaque pays tente de placer son pion avec l’élégance d’un diplomate et la fébrilité d’un parieur. Le détail qui change tout cette année ? Une nouvelle règle de l’Académie permet à tout film couronné par le grand prix d’un des six festivals majeurs, Cannes, Berlin, Venise, Sundance, Busan ou Toronto, d’entrer dans la course internationale même sans validation d’un comité national. Autrement dit, le tapis rouge devient aussi un couloir de qualification.
Et là, la sélection 2027 prend des allures de festival des revenants, des rescapés et des films qui arrivent déjà bardés de trophées.
Le festival, ce nouveau ministère des affaires étrangères
La vraie bascule, elle est là : le prestige festivalier pèse désormais presque autant que la diplomatie cinématographique nationale. La Roumanie aligne Fjord, de Cristian Mungiu, déjà auréolé de la Palme d’or à Cannes, du Prix FIPRESCI, du Prix du Jury œcuménique, du Prix de la Citoyenneté et du François Chalais. Pas franchement un petit ticket de loterie. Le film, avec Sebastian Stan et Renate Reinsve, arrive donc dans la course avec un capital symbolique énorme. Difficile de faire plus armé pour la campagne, à moins d’envoyer un monastère entier en tournée promo.
Dans le même registre, l’Allemagne mise sur Everytime, de Sandra Wollner, passé par Un Certain Regard à Cannes où il a remporté le Prix Un Certain Regard, avant d’enchaîner Sarajevo, Sydney, Karlovy Vary, Toronto et New York. Là encore, on n’est pas dans la discrétion artisanale : le film a déjà fait le tour des places fortes, comme s’il avait compris que la route vers l’Oscar passe désormais par une stratégie de circulation mondiale. Le film international, en 2027, se vend autant par son parcours que par son récit.
Les pays jouent leur carte, les films jouent leur mémoire
Le Chili, lui, envoie The Meltdown de Manuela Martelli, présenté à Un Certain Regard, dans un décor d’Andes enneigées qui sert de chambre d’écho à un récit post-Pinochet. La mise en scène d’un trauma national dans un espace clos, presque suspendu, voilà un terrain de jeu très oscarisable, et Martelli connaît déjà la musique après Chile, 1976. Du côté du Japon, All of a Sudden de Ryusuke Hamaguchi s’impose comme une pièce maîtresse de plus dans la filmographie du cinéaste, avec une particularité qui parle fort à l’Académie : une coproduction France-Japon, tournée en grande partie à Paris, et un sujet sur le soin, la dignité et la fin de vie. On est loin du simple drame d’auteur pour cinéphiles en pull noir ; on est dans le film qui sait parler au monde sans perdre sa précision.
La Corée du Sud choisit Possible Love de Lee Chang-dong, son premier long métrage depuis huit ans. Rien que ça. Le cinéaste revient avec un drame conjugal et social où deux couples se frôlent, se fissurent et se regardent enfin en face. Le comité coréen a salué la maîtrise formelle, la mise en scène tendue et cette manière qu’a Lee de faire remonter la violence douce à la surface. C’est exactement le genre de cinéma qui ne hurle jamais mais qui vous laisse rincé à la sortie. Lee Chang-dong ne revient pas pour faire de la figuration, il revient pour rappeler qu’un plan bien tenu peut faire plus de dégâts qu’un discours.
Quand la guerre, le deuil et la fuite font office de décor commun
Ce qui frappe dans cette première vague, c’est la cohérence souterraine des sujets. How to Divorce During the War de lituanien Andrius Blaževičius installe un divorce au moment précis où la guerre en Ukraine vient bouleverser Vilnius en 2022. Like a Limbless Tree de Tunç Davut suit un retraité turc confronté à la maladie et à l’absence d’une aide-soignante syrienne en fuite. Becoming Human du Cambodge imagine une gardienne fantôme d’un cinéma menacé de démolition, prise entre réincarnation et disparition. Même Aontas, côté Irlande, fait d’un braquage raté une autopsie psychologique en remontant le temps. Bref, les films retenus ont tous compris la même chose : l’époque aime les récits où l’intime se cogne à l’histoire, et où le privé n’a plus le luxe d’être privé.
Ce n’est pas un hasard si les comités nationaux privilégient des œuvres déjà passées par les grands rendez-vous festivalier. Cannes, Berlin, Venise, Sundance ou Toronto servent de sas de légitimation, mais aussi de machine à visibilité. Le système des Oscars internationaux reste fondamentalement politique, avec ses arbitrages, ses équilibres géographiques, ses stratégies de prestige et ses petits calculs de calendrier. L’Académie adore donner l’image d’un choix purement artistique ; en réalité, c’est un marché de réputation. On ne vote pas seulement pour un film, on vote aussi pour le récit qu’un pays veut raconter sur lui-même.
La France en embuscade, comme d’habitude
La France, pour l’instant, n’a pas encore dégainé son titre. Et ça, évidemment, ouvre le bal des spéculations dans les rédactions, les commissions, les cafés et les couloirs où l’on refait le monde avec beaucoup trop d’assurance. Les options existent, les sensibilités aussi, et l’Hexagone adore transformer sa sélection en mini-crise existentielle nationale. C’est presque un genre à part entière. Entre film d’auteur très pur, œuvre plus consensuelle et pari de prestige, le choix dira toujours quelque chose de la manière dont le pays veut se montrer à l’Académie. Pas seulement ce qu’il produit, mais ce qu’il assume de défendre.
Au fond, cette première salve de sélections internationales raconte une époque où l’Oscar du film étranger n’a plus rien d’un simple concours de drapeaux. C’est une guerre de circulation, de festivals, de récits nationaux et de signatures d’auteur. Et quand on voit Mungiu, Hamaguchi, Lee Chang-dong ou Martelli entrer dans l’arène, on se dit que la compétition 2027 ne va pas manquer de nerf. Le plus drôle ? Tout le monde prétend encore que ce n’est qu’une course de prestige. Personne n’est dupe.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




