Avant Gilligan’s Island, avant le Skipper, Alan Hale Jr. a déjà croisé la science-fiction. Et pas dans un petit coin discret : dans It Happens Every Spring (1949), une comédie sportive où la chimie transforme un prof en lanceur de rêve. Oui, Hollywood a vraiment osé ça.

Le film arrive à la fin des années 1940, moment charnière où les studios américains bricolent encore entre l’après-guerre, la comédie de studio et les premiers frissons du fantastique populaire. 20th Century Studios mise alors sur des objets filmiques un peu bancals, souvent courts, souvent mal rangés dans les cases, mais capables de capter une époque mieux qu’un grand discours. It Happens Every Spring, réalisé par Lloyd Bacon en 1949, dure à peine assez pour laisser respirer son idée folle : un professeur de chimie découvre une substance qui repousse le bois et fait de lui une machine à strikeouts. On est loin du réalisme, évidemment. On est surtout dans cette zone très hollywoodienne où le gag scientifique sert de moteur narratif, avec un sérieux de façade et une absurdité bien tenue. Le film ne vend pas une thèse, il vend un miracle de laboratoire avec casquette de baseball.

Alan Hale Jr., lui, n’est pas encore le monstre sacré télévisuel qu’on connaît. Né en 1921, fils d’un acteur de caractère déjà bien installé, il entre à Hollywood en 1941 et traverse les années 1940 dans des seconds rôles, notamment dans I Wanted Wings et Dive Bomber. Sa carrière prend vraiment son envol dans les années 1950 avec Biff Baker U.S.A. puis Casey Jones, avant l’explosion planétaire de Gilligan’s Island en 1964. Ici, il n’a qu’un rôle bref, celui du catcher Schmidt, mais il y a déjà ce mélange de décontraction, de chaleur et de bonhomie qui fera sa signature. Même en pointillé, Hale Jr. a ce truc de type qu’on a envie de suivre au comptoir comme dans un vestiaire.

Le pitch qui part en vrille, mais avec méthode

Le cœur du film tient dans une idée à la fois idiote et parfaitement vendable : une formule chimique baptisée “methylethylpropylbutyl” rend une balle insensible au bois. Le professeur Vernon K. Simpson, joué par Ray Milland, comprend vite qu’il tient là une arme secrète pour le baseball. Il cache une goutte du produit dans son gant, enchaîne les lancers impossibles, et file jusqu’aux grandes ligues. Le scénario de Valentine Davies, scénariste de Miracle on 34th Street (1947), joue la carte du conte moderne : un savant, un accident, une révélation, puis l’ascension sportive. La logique est absurde, mais la mécanique dramatique, elle, est d’une netteté presque enfantine. On n’est pas loin d’un fable de vestiaire dopée à la chimie, sauf qu’ici le dopage passe par le merveilleux, pas par la morale. Le film transforme une blague de laboratoire en rêve américain à la batte.

Ce qui amuse, c’est que It Happens Every Spring ne cherche pas à faire semblant d’être sérieux. Il ouvre même sur une citation d’Albert Einstein, comme pour se donner une caution intellectuelle avant de plonger dans le grand n’importe quoi. Le geste est délicieux : Hollywood adore toujours habiller ses fantaisies avec une veste de respectabilité. Et puis il y a cette séquence où Hale Jr., en catcher, balance une réplique complètement perchée sur le rebond de la balle. C’est le genre de moment qui ne prétend pas révolutionner le cinéma, mais qui laisse une trace de charme pur, sans graisse ni cynisme. Le film a l’air d’une plaisanterie, mais il joue sa partition avec une vraie tenue.

Affiche de It Happens Every Spring
Affiche de It Happens Every Spring

Lloyd Bacon, ou l’art de garder la balle en l’air

À la réalisation, Lloyd Bacon n’est pas n’importe qui. Avant ce détour par la comédie sci-fi sportive, il a signé 42nd Street en 1933, puis une longue série de films de studio dans les années 1930 et 1940. Avec It Happens Every Spring, il s’éloigne de ses terrains habituels, mais sans perdre le sens du rythme. Le film ne tient pas par la sophistication de son écriture, mais par sa capacité à faire circuler une idée folle sans qu’elle se casse la figure. C’est là que le vieux système hollywoodien montre encore ses muscles : un réalisateur aguerri, un scénariste capable de fabriquer une fable, des acteurs qui savent exactement quel degré de sérieux adopter. Pas besoin d’en faire des caisses. Quand le dispositif est bien huilé, même une balle anti-bois peut devenir un moteur de cinéma.

La réception critique, elle, a été plus tiède. Bosley Crowther, dans The New York Times, reprochait au film de miser trop gros sur l’idée de départ, comme si le simple concept suffisait à faire rire. À l’inverse, Time saluait l’habileté de Bacon et Davies à maintenir en mouvement une fantaisie assez débile sur le papier. Deux lectures, deux époques de critique, et au fond une même question : qu’est-ce qu’on attend d’une comédie de genre, une idée brillante ou une exécution qui tienne la route ? Ici, c’est clairement la seconde option qui sauve la mise. Le film n’a pas besoin d’être profond ; il lui suffit d’être bien lancé.

Le Skipper avant le radeau

Pour Alan Hale Jr., It Happens Every Spring reste un petit caillou dans une filmographie plus large, mais un caillou révélateur. Il y a déjà chez lui cette manière de jouer l’évidence sans forcer, ce qui fera plus tard merveille dans Gilligan’s Island, où il incarnera le capitaine Jonas Grumby, alias le Skipper, à partir de 1964. Entre les deux, il reviendra plusieurs fois vers la science-fiction, notamment avec The Crawling Hand dans les années 1960. Ce n’est donc pas un accident isolé, mais un détour dans une carrière qui aime les bifurcations de genre. Et c’est précisément ce qui rend ce rôle si attachant : il ne cherche pas à voler la vedette, il accompagne une folie douce. Avant d’être un pilier de sitcom, Hale Jr. était déjà l’homme des virages bizarres.

On pourrait presque voir dans It Happens Every Spring une petite métaphore de sa trajectoire : un acteur encore en train de chercher sa place, un film qui ne sait pas trop s’il est une comédie, une fable scientifique ou une satire sportive, et au milieu, un charme de second plan qui finit par faire la différence. C’est souvent là que Hollywood devient intéressant, d’ailleurs, quand il ne cherche pas à fabriquer une machine géante mais un objet un peu de travers, avec assez d’élan pour tenir debout. Celui-ci ne renverse pas l’histoire du cinéma, loin de là. Mais il rappelle qu’à la fin des années 1940, les studios savaient encore faire surgir du bizarre sans rougir. Pas besoin d’un blockbuster pour laisser une petite étincelle dans la mémoire.

Et puis, soyons honnêtes : une comédie où un produit chimique rend une balle insaisissable, avec Alan Hale Jr. en soutien de luxe, ça a quand même plus de gueule que bien des concepts contemporains vendus comme des révolutions. Le cinéma de studio avait parfois des idées complètement tordues, mais il les emballait avec assez d’élégance pour qu’on ait envie d’y croire. C’est peut-être ça, la vraie magie du film : pas sa science, pas son baseball, mais sa capacité à faire passer une énormité avec le sourire. Une balle qui rebondit contre le bois, et tout Hollywood qui applaudit en douce.

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