On croyait avoir tout vu avec The Stand : la peste, l’apocalypse, Randall Flagg, les versions longues, les remakes et les fins bricolées au scalpel. Sauf qu’au milieu de ce grand cirque post-viral, Stephen King a glissé un fantôme encore plus tordu que ses habituels clins d’œil : Richard Bachman, son ancien pseudonyme, venu faire un tour chez les damnés.

Pour remettre les pendules à l’heure, The Stand n’est pas n’importe quel caillou dans la chaussure de l’imaginaire kingien. Le roman paraît en 1978 dans une première version déjà massive, avant que King ne publie en 1990 une édition dite complète et non coupée, enrichie de plus de 300 pages et déplacée dans le temps. On parle alors d’un pavé de 1 152 pages, son plus long roman à ce jour. L’histoire, elle, reste un cauchemar de grande ampleur : une grippe foudroyante décime 99,4 % de l’humanité en un mois, puis les survivants se retrouvent aimantés par deux pôles quasi bibliques, Mother Abigail d’un côté, Randall Flagg de l’autre. Le matériau a ensuite nourri une mini-série ABC en 1994, puis un remake en neuf épisodes sur Paramount+ en 2020, avant de passer par la moulinette de Marvel Comics entre 2008 et 2012, sous la houlette de Roberto Aguirre-Sacasa, avec Mike Perkins au dessin et Laura Martin à la couleur. Bref, une machine à fantasmes qui n’a jamais cessé de tourner. Et au milieu de cette mécanique, King a laissé traîner un masque de plus.

Le cœur de l’affaire, c’est ce caméo de Richard Bachman dans l’adaptation en comics de The Stand. Bachman, pour mémoire, c’est le pseudonyme que Stephen King a utilisé à partir de 1977 pour publier plusieurs romans, jusqu’à la fin des années 2000. Dans la BD Marvel, ce personnage nommé Bachman apparaît dans l’entourage de Randall Flagg, au sein de sa cour de Las Vegas. Autrement dit, King se glisse dans sa propre apocalypse, mais sous un autre nom, comme s’il voulait signer le désastre avec une fausse identité. C’est délicieux, un peu pervers, et très kingien dans l’esprit : l’auteur ne se contente pas d’observer son monstre, il lui serre la main avant de se faire dévorer.

Le double fond du chapeau

Ce qui rend le gag savoureux, c’est qu’il ne s’agit pas d’un simple clin d’œil de fan service. Richard Bachman remplace en réalité un personnage secondaire du roman original, Whitney « Whitey » Horgan, qui servait déjà dans l’entourage de Flagg. Dans la mini-série de 1994, Horgan est incarné par Sam Anderson ; dans le comics, il devient Bachman. Le déplacement est minuscule en apparence, mais il change tout : au lieu d’un sbire générique, on obtient une signature cryptée, un autoportrait déguisé. King ne fait pas une apparition, il se dédouble.

Affiche de Le Fléau
Affiche de Le Fléau

Et puis il y a le contexte de la scène, qui vaut son pesant de soufre. Bachman finit par se retourner contre Flagg, le traite de monstre, puis est foudroyé par une magie démoniaque. On ne va pas faire semblant de ne pas voir le sous-texte : l’écrivain qui a longtemps séparé ses textes « sérieux » de ses textes publiés sous pseudonyme se retrouve, dans l’adaptation d’un de ses plus gros monuments, à incarner celui qui dit non au tyran avant d’être réduit au silence. C’est presque une blague de bureau sur l’identité, sauf qu’ici le bureau est en feu et que la clim a sauté depuis longtemps.

King, ses masques et ses petits plaisirs coupables

Stephen King adore les passerelles entre ses œuvres, les échos, les retours de personnages, les variations de noms et les apparitions furtives. Dans ses adaptations, il a souvent laissé des miettes pour les spectateurs attentifs. Mais Richard Bachman, lui, a quelque chose de plus piquant : ce n’est pas un simple caméo d’auteur, c’est un fantôme éditorial, une ancienne peau. On est loin du petit coucou en bord de cadre. Ici, l’alias devient personnage, puis victime, puis preuve que l’œuvre de King se regarde elle-même dans un miroir un peu sale.

Ce genre de détail dit beaucoup de la longévité de The Stand. Le roman a traversé les décennies, les formats, les chaînes, les plateformes, les lecteurs, les adaptateurs. Il a changé de taille, de forme, de rythme, mais il a gardé son noyau : la confrontation entre le chaos et la foi, entre la communauté et la corruption, entre l’idée d’un récit total et le plaisir très humain de le reconfigurer encore une fois. Et quand l’auteur y glisse son ancien nom, on comprend que l’apocalypse, chez King, est aussi une affaire d’identité.

Au fond, ce caméo est moins un clin d’œil qu’un aveu : même quand Stephen King croit avoir laissé Bachman derrière lui, le type revient toujours traîner dans les parages. Une belle manière de rappeler qu’à l’intérieur du grand roman américain, il y a parfois un petit farceur qui refuse de disparaître. Et franchement, on aurait tort de lui en vouloir. Après tout, qui d’autre que King pouvait s’offrir le luxe de mourir sous son propre pseudonyme ?

Bande-annonce VF de Le Fléau

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