Alan Dean Foster n’a pas fui Hollywood par snobisme, mais parce qu’il avait compris très tôt le petit théâtre des studios : beaucoup d’ego, beaucoup de réécritures, et pas forcément le contrôle qu’un romancier aime garder sur sa créature. À l’heure où les franchises avalent tout, de la salle obscure au rayon librairie, son cas raconte aussi une vieille histoire de la SF américaine : celle d’un auteur qui travaille au bord du système sans jamais se laisser happer par lui.

Pour situer le bonhomme, on parle d’un écrivain né en 1946, devenu l’un des grands faiseurs de novelizations et de romans dérivés de la science-fiction populaire. Il a signé Splinter of the Mind’s Eye en 1978, ce faux « épisode perdu » de Star Wars publié après A New Hope, et il a aussi laissé son empreinte sur Alien et The Thing en romanisation. Bref, un artisan de l’ombre, mais un artisan qui a nourri la machine à fantasmes hollywoodienne de l’intérieur. Dans les années 1970 et 1980, quand le blockbuster moderne prend sa forme avec Jaws (1975), Star Wars (1977) et la montée en puissance des licences, Foster se retrouve pile dans la zone de frottement entre littérature de genre et industrie du spectacle. Et ce frottement, chez lui, a vite tourné à la méfiance. Le gars a compris que Hollywood adore les idées, mais beaucoup moins ceux qui les ont eues.

Le vrai sujet, au fond, ce n’est pas pourquoi Foster a écrit des livres. C’est pourquoi il a très vite senti que le cinéma allait lui demander de laisser sa voix au vestiaire.

« Giant cockroaches » et autres douceurs de la maison

Dans un entretien accordé à Starlog en 1978, Foster revenait sur son expérience autour de Star Trek: The Motion Picture, son unique crédit hollywoodien vraiment notable, obtenu d’abord au titre de l’histoire avant que le scénario ne soit attribué à Harold Livingston. Et là, on sent le type qui a déjà flairé le piège : trop d’associés, trop d’intermédiaires, trop de mains dans la pâte. Il expliquait, en substance, qu’il n’avait pas grand espoir de voir son traitement respecté à l’écran. La phrase est savoureuse parce qu’elle dit tout du rapport de force entre auteur et studio : on commande une idée, puis on la passe dans la moulinette. Foster allait jusqu’à ironiser sur les gens du milieu, pour qui la science-fiction se résumait à des « cafards géants » (oui, ça pique un peu, et ce n’est pas totalement faux non plus).

Cette distance n’a rien d’un caprice d’écrivain susceptible. Elle révèle une intuition très fine du fonctionnement hollywoodien. Le scénario de cinéma n’est pas un roman condensé ; c’est un document de négociation, de compromis, de réécriture permanente, de validation par couches successives. Pour un auteur qui aime bâtir ses mondes, ses rythmes et ses ambiguïtés, ce système peut vite ressembler à une salle d’attente avec néons blafards. Foster, lui, a préféré le bureau, la page, le temps long. Autrement dit : il a choisi l’autonomie plutôt que le tapis roulant. Pas très glamour, mais diablement cohérent.

La page comme forteresse, le plateau comme champ de bataille

Ce qui frappe, c’est que Foster n’a jamais tourné le dos aux grandes marques du cinéma ; il a simplement choisi de les habiter autrement. Ses romanisations de Alien, The Thing ou Star Wars ne sont pas des produits annexes au rabais : ce sont des extensions de récit, des zones d’expansion où il peut ajouter de la matière, du contexte, de la respiration. Là où le film doit trancher, lui peut déplier. Là où le montage coupe, lui rallonge. C’est une autre manière de faire du cinéma sans caméra, et franchement, on n’est pas loin du coup de génie discret.

Il faut aussi rappeler qu’Hollywood, surtout à partir de la fin des années 1970, devient une industrie de plus en plus verrouillée. Le succès planétaire de Star Wars installe une logique de franchise, puis de suites, de préquelles, de produits dérivés, d’univers étendu. Dans ce paysage, l’écrivain de novelization devient un rouage précieux : il consolide le récit, il prolonge la marque, il rassure les fans, il occupe le terrain entre deux sorties. Foster a parfaitement compris ce rôle, et il l’a joué sans se faire d’illusions. Il n’a pas voulu devenir le petit soldat d’un système qui transforme les auteurs en fournisseurs de matière première.

Un homme, des franchises, et pas mal de lucidité

Dans les décennies suivantes, Foster continue d’œuvrer à la périphérie des mastodontes : Star Wars: The Force Awakens en romanisation, puis des incursions dans Transformers et Terminator dans les années 2000 et 2010. Il reste donc branché sur les plus grosses machines du box-office mondial, mais à sa façon, sans jamais se laisser avaler tout entier. C’est là que son parcours devient presque exemplaire : il montre qu’on peut travailler avec les grands mythes industriels sans adopter leur langage de cour. Pas besoin de monter sur l’Olympe pour écrire sur les demi-dieux ; il suffit parfois de rester dans l’atelier.

Et puis il y a cette petite phrase, au détour de l’entretien, sur les gens qui réussissent à Hollywood et qui vivraient dans un environnement « petit » et spécialisé, obsédés par leur propre visibilité. On pourrait la lire comme une sortie de vieux grincheux. Ce serait trop simple. En réalité, Foster formule surtout une critique de la célébrité comme horizon professionnel, ce qui n’est pas exactement la même chose. Il n’a jamais eu l’air de regretter de ne pas avoir sa place sur les tapis rouges. Il a préféré laisser ses livres faire le boulot, et ils l’ont fait plutôt bien. À choisir entre la lumière des projecteurs et la durée d’un bon texte, il a pris la seconde option. Pas le choix le plus tapageur, mais certainement pas le plus bête.

Au bout du compte, Alan Dean Foster raconte une leçon assez rare dans le cinéma de franchise : on peut contribuer à bâtir une légende sans devenir l’un de ses figurants les plus dociles. Et ça, dans une industrie qui adore avaler ses auteurs comme on croque un snack entre deux réunions, ça a quelque chose de presque subversif. Qui aurait cru qu’un écrivain de science-fiction finirait par donner une petite leçon de résistance à Hollywood ?

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