Attention, gros spoilers sur l’épisode 20 de la saison 23.
Il y a une ironie assez drôle dans le fait que NCIS trouve encore de quoi nous tenir par le col après 23 saisons. La série a traversé les départs de Sasha Alexander, Cote de Pablo, Michael Weatherly, Pauley Perrette, Mark Harmon et David McCallum ; elle a engendré trois spin-offs, survécu à l’érosion de la télévision linéaire et dépassé les 500 épisodes. À ce stade, beaucoup de franchises auraient déjà remplacé chaque personnage par un cousin sarcastique et un fond vert de Washington. CBS, elle, continue d’alimenter la vieille machine.
« Seuil critique », diffusé sur CBS le 12 mai 2026 sous le titre original Sons and Daughters, referme cette 23e saison en 43 minutes. L’affaire démarre avec une explosion liée à l’attentat meurtrier d’un café commis un an plus tôt : un nouveau drame prouve que le responsable arrêté n’était pas un loup solitaire. Un pitch qui sent le procedural prêt-à-porter, certes. Mais le scénario de Christopher J. Waild transforme assez vite cette bombe en prétexte pour parler de filiation, de succession et de loyautés qui se délitent. Le cadavre de la semaine sert surtout à réveiller les morts de la série.
Vance, c’est pas la joie
Le cœur de « Seuil critique », ce n’est pas l’attentat. C’est Leon Vance. Ou plutôt ce qu’il reste de lui depuis sa mort dans le 500e épisode. Rocky Carroll revient à travers plusieurs flashbacks, avec cette retenue qui a toujours fait la force du personnage : Vance n’était ni le tyran glacé à la Gibbs, ni le chef cool fabriqué pour faire aimer un patron aux téléspectateurs. Il portait le poids de l’institution, mais aussi de ses propres contradictions.
Sa fille Kayla, interprétée par Naomi Grace, se retrouve accusée d’avoir utilisé de l’argent sale pour financer une cellule clandestine de prévention contre l’extrémisme. Le dossier sent très fort la manipulation politique. Gabriel LaRoche, ancien deputy director devenu Attorney General, agite des preuves qui relient aussi Vance à ces fonds suspects. Pas très subtil, mais suffisamment vicieux : salir les morts reste une technique très pratique quand ils ne peuvent plus répondre.
La résolution révèle que Vance n’avait pas détourné l’argent. Il avait découvert le système, tenté d’en comprendre l’ampleur et voulait protéger Kayla avant d’agir. L’épisode refuse donc de démolir rétrospectivement son personnage pour produire un twist à deux balles. Tant mieux. On n’avait pas besoin que la série transforme Leon Vance en escroc posthume afin de donner un peu de sauce à LaRoche. Vance reste imparfait, mais il ne devient pas une combine comptable avec un costume.
Ce qui fonctionne mieux, c’est le lien entre Kayla et son père. Kayla n’est pas uniquement « la fille de ». Elle incarne une autre manière de prolonger son héritage : moins institutionnelle, plus frontale, parfois plus dangereuse. Elle veut protéger des gens avant que la violence ne les avale ; lui travaillait depuis l’intérieur d’une maison qui avance à coups de règles, de procédures et de formulaires. Même instinct. Autre méthode. Autre époque.
Le showrunner Steven D. Binder a confirmé à TVLine que le retour de Kayla et les scènes avec Leon faisaient partie de l’intention première du final. « Let’s see a daughter and her father together. How do you not do that? », explique-t-il. Question légitime : faire mourir Vance hors champ, puis priver le public de toute vraie scène d’adieu avec sa fille, aurait été un beau gâchis. Même CBS n’allait pas pousser le sadisme jusque-là.
LaRoche, le requin du bureau
La vraie bonne idée du final tient peut-être dans un personnage qui ne tire sur personne. Gabriel LaRoche ne se comporte pas comme un super-vilain de franchise. Il ne possède pas une armée privée, une cicatrice en forme de carte des États-Unis ou une obsession pour les monologues dans un entrepôt abandonné. Il veut une promotion. Et, franchement, il n’y a rien de plus flippant qu’un homme qui veut une promotion dans une série américaine.
Seamus Dever joue LaRoche comme un professionnel qui maîtrise assez bien le langage de l’éthique pour s’en servir comme d’une arme. Il ne dit jamais explicitement qu’il veut le poste de directeur laissé vacant par Vance. Il crée simplement les conditions permettant à tout le monde de penser qu’il serait la solution raisonnable. C’est très administratif, très froid, très répugnant. Le type n’arrive pas avec une machette : il arrive avec un dossier relié et une proposition de restructuration.
Le personnage permet surtout de poser une vraie question à la série : qui peut reprendre le fauteuil de Vance sans simplement jouer au Vance de remplacement ? Alden Parker peut diriger le terrain, gérer ses agents et s’occuper de son chien. Mais le fauteuil du directeur engage une autre chose : une position dans la hiérarchie fédérale, une responsabilité politique, une capacité à négocier avec Washington sans perdre son équipe en route.
Binder reconnaît auprès de TVLine que la série pourrait facilement fabriquer un grand antagoniste interne avec LaRoche, mais qu’elle ne veut pas réduire le personnage au cliché du patron détesté de tous. C’est une prudence bienvenue. Le NCIS a déjà suffisamment connu de supérieurs obtus pour ouvrir un service annexe réservé aux bureaucrates qui parlent comme des communiqués de presse. LaRoche est plus intéressant tant qu’on ne sait pas encore s’il est dangereux, opportuniste, ou les deux.
McGee, t’as un fils… et un problème
Mais le final ne termine pas sur Kayla, ni sur LaRoche, ni même sur Vance. Il se referme sur Timothy McGee et Mateo, le fils de 18 ans que McGee a découvert plus tôt dans la saison. Voilà le genre d’arc qui pouvait très mal tourner : l’agent historique apprend qu’il a un enfant caché, le jeune homme débarque, ils se rapprochent, quelques violons, deux répliques sur « le temps perdu », puis une photo de famille et merci bonsoir.
Heureusement, « Seuil critique » ne choisit pas cette route-là. Mateo ment. Il ment à McGee, il ment à Torres et il se retrouve lié à une affaire qui semble bien plus grande que son arrivée surprise dans la vie de Tim. McGee, lui, commet l’erreur la plus humaine de l’épisode : il veut tellement réparer une absence qu’il ne voit plus ce qui se passe devant lui.
Ce n’est pas juste une faiblesse de père novice. C’est une variation très nette sur le personnage de McGee. Pendant des années, il a été le cerveau méthodique de l’équipe, celui qui fouille les traces numériques, recoupe les données et détecte les incohérences avant les autres. Depuis qu’il connaît Mateo, il ne regarde plus un dossier : il regarde une possibilité de famille. Et son cerveau d’agent fédéral fait ce que font souvent les cerveaux de parents : il sabote son propre raisonnement pour préserver un espoir.
Torres, lui, ne possède pas cette cécité. Il connaît trop bien la violence, les mensonges de survie et les mecs qui prétendent être coincés alors qu’ils préparent quelque chose. Le choix de le mettre face à Mateo fonctionne parce qu’il oppose deux masculinités abîmées : McGee veut accueillir un fils qu’il ne connaît pas ; Torres cherche à empêcher ce fils de devenir une menace. Pas besoin de grands discours. La série a posé sa bombe affective.
Dans la dernière scène, Mateo attire Torres dans une ruelle, sort une arme et laisse entendre que des gens les surveillent. Puis un coup de feu éclate. L’image coupe avant de révéler qui est touché. Le procédé est vieux comme la télévision, oui. Mais il marche parce que le cliffhanger ne dépend pas seulement du sort de Torres : il place McGee dans une situation impossible. Si Mateo a tiré, Tim devra-t-il le protéger, le dénoncer ou accepter qu’il ne connaît pas ce garçon ? La balle vise peut-être Torres, mais c’est McGee qu’elle traverse.
Sean Murray n’a pas cherché à noyer le poisson après diffusion. Auprès de TheWrap, l’acteur évoque une situation où « beaucoup de choses sont en jeu » et promet plusieurs pistes pour la suite. Traduction : personne ne va balayer Mateo sous le tapis dès le premier épisode de la saison 24. On espère. Parce que si cette intrigue finit en « il avait juste peur », il faudra envoyer Kasie examiner le cadavre de notre patience.
Gibbs, le fantôme et la gâchette
Le spectre de Gibbs flotte aussi au-dessus de l’épisode, sans que Mark Harmon ne remette les pieds devant la caméra. La saison a laissé quelques indices susceptibles de renvoyer à l’Alaska et à l’ancien patron, notamment après le tir de sniper qui a entouré l’intrigue Vance. Ce serait très facile de faire revenir Gibbs pour remettre trois baffes métaphoriques à Washington avant de repartir pêcher. Trop facile, même.
Steven D. Binder préfère le conserver dans une position presque légendaire : Gibbs existe encore dans les conversations, les réflexes de Parker, les silences de McGee et les règles que personne ne cite plus parce que tout le monde les connaît. C’est plus utile qu’un retour gadget. À force de revenir sans cesse, les absents deviennent des figurines. Gibbs mérite mieux qu’une apparition de fin de saison avec musique héroïque et regard dans le vide.
La saison 24, déjà commandée par CBS, devra désormais choisir son axe : la guerre d’influence autour du poste de directeur, les conséquences de la mort de Vance, l’affaire Mateo et ce que cette balle a fait à Torres. Cela représente beaucoup de fils. Mais ce sont, pour une fois, des fils qui se croisent au même endroit : la confiance. Dans une équipe qui a bâti sa survie sur le collectif, la fracture ne viendra pas d’un terroriste masqué. Elle viendra d’un père qui veut croire son fils.
Après 23 saisons, NCIS sait encore faire une chose très bien : laisser les personnages respirer deux secondes, puis leur retirer l’oxygène.
Maintenant, il reste à attendre de savoir qui est allongé dans cette ruelle. Et surtout qui devra expliquer à McGee pourquoi son premier vrai moment avec Mateo s’est terminé par une détonation. Ambiance repas de famille.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




