Il y a les flops, et puis il y a les flops qui reviennent vous hanter en plusieurs épisodes, comme si le cinéma avait décidé de pousser le vice jusqu’au bout. In the Name of the King: A Dungeon Siege Tale, avec Jason Statham, appartient à cette catégorie-là : un naufrage critique, un désastre au box office, et pourtant deux suites derrière, parce qu’Hollywood adore parfois faire passer une balle dans son propre pied avec un grand sourire.

Pour comprendre le cas, il faut remonter à 2007-2008, au moment où Uwe Boll tente de changer d’échelle. Le réalisateur allemand traîne déjà une réputation d’homme à la filmographie cabossée, avec des adaptations de jeux vidéo souvent conspuées, dont House of the Dead, Rampage et Alone in the Dark. Cette fois, il vise plus haut : un budget annoncé de 60 millions de dollars, une distribution remplie de têtes connues, et l’appui d’une licence vidéoludique, Dungeon Siege, histoire de rendre la chose finançable. Dans une interview citée par CinemaBlend en 2007, Boll expliquait qu’il montait ses projets en cherchant des investisseurs à l’étranger et que l’étiquette “adaptation de jeu vidéo” aidait à vendre le paquet. On voit le plan : la machine à fantasmes, le grand mot “franchise”, et la promesse d’un fantasy blockbuster à l’ancienne. Sauf que le château de cartes s’est pris le vent de face.

Le vrai sujet, au fond, n’est pas seulement le naufrage du film, mais sa capacité absurde à survivre à son propre échec.

Un royaume de carton-pâte, une addition salée

Sorti aux États-Unis le 11 janvier 2008, le long métrage ne s’impose pas, loin de là. Il ne s’invite même pas dans le top 10 du week-end et récolte à peine 3,2 millions de dollars sur ses premiers jours. Au terme de son exploitation, le film plafonne à 13 millions de dollars dans le monde, dont 4,7 millions sur le sol américain et 8,3 millions à l’international. Autant dire qu’on est très loin de rembourser les 60 millions de production, sans même parler du budget marketing, qui a dû venir alourdir la facture comme un boulet de plus à la cheville.

Le plus cruel, c’est que le casting avait de quoi faire illusion sur le papier : Jason Statham, alors déjà solidement installé dans le cinéma d’action, Ray Liotta, Burt Reynolds, Leelee Sobieski, Ron Perlman, John Rhys-Davies… Une petite brochette de visages reconnaissables, de ceux qui donnent l’impression qu’un film tient debout rien qu’en alignant les noms au générique. Mais un casting ne sauve pas un projet quand la mise en scène ressemble à une campagne de figurines mal éclairées. Le film se fait démolir par la critique, avec un score de 4 % sur Rotten Tomatoes évoqué dans la source. Le verdict est simple : un blockbuster qui n’a ni l’ampleur, ni le souffle, ni la tenue d’un vrai blockbuster.

Le flop qui refusait de mourir

Et pourtant, voilà le petit miracle tordu : In the Name of the King trouve un second souffle en vidéo. C’est là que le modèle économique du cinéma de genre des années 2000 montre ses coutures. À une époque où le DVD peut encore amortir un échec en salles, certains titres médiocres continuent de circuler, de se vendre, de se louer, de vivre une petite vie parallèle. Uwe Boll l’a compris très tôt, lui qui a expliqué plus tard, dans une interview citée par MovieWeb en 2014, qu’il aimait surtout le processus de tournage et qu’un titre déjà installé facilitait le financement. En clair : si le premier film existe, autant en tirer encore un peu de jus. La poule aux œufs d’or n’était pas dorée, mais on a quand même essayé de la traire.

Résultat, deux suites voient le jour : In the Name of the King 2: Two Worlds en 2011, avec Dolph Lundgren, puis In the Name of the King 3: The Last Mission en 2014, portée par Dominic Purcell. On change de tête d’affiche, on rabote encore un peu l’ambition, et on continue la saga comme si de rien n’était. C’est presque plus intéressant que le film lui-même, d’une certaine manière : voilà un cas d’école où l’échec initial devient un argument de continuité. Le flop ne tue pas la franchise ; il la nourrit, à sa façon bien tordue.

Jason Statham, l’homme qui a traversé la tempête sans prendre l’eau

Dans cette histoire, Jason Statham joue le rôle du survivant. Son personnage de Farmer n’a pas laissé une trace impérissable dans la mémoire collective, mais sa carrière, elle, n’a pas déraillé. Quelques années plus tard, il devient une valeur sûre du cinéma d’action globalisé, de The Expendables à la saga Fast and Furious. Le contraste est assez savoureux : d’un côté, un film de fantasy bricolé qui voulait singer le grand spectacle ; de l’autre, un acteur qui a su capitaliser sur son image de dur à cuire, sans se laisser engloutir par le naufrage d’un opuscule médiéval-fantastique mal né.

On peut y lire une petite leçon de carrière, et même une leçon de système. À Hollywood, un échec isolé ne condamne pas forcément une star, surtout quand elle possède une identité lisible, un registre clair et une capacité à revenir dans des machines plus solides. Statham a cette chance-là : il est un demi-dieu du castagneur, pas un caméléon en quête de réinvention permanente. Le film, lui, reste l’exemple parfait du projet qui confond licence, budget et prestige. On peut mettre 60 millions sur la table ; si le film sent la naphtaline numérique, ça ne fera pas pousser des ailes au box office.

Et puis il y a Uwe Boll, toujours là, toujours en train de contourner la logique industrielle avec une obstination presque folklorique. Son cas dit quelque chose de l’économie du cinéma de genre au tournant des années 2010 : des financements éclatés, des marchés secondaires, des sorties vidéo qui prolongent artificiellement la vie des objets les plus bancals. Ce n’est pas glorieux, ce n’est pas très propre, mais c’est du cinéma, aussi, dans ce qu’il a de plus mercantile et de plus obstiné. On ne va pas faire semblant de trouver ça noble. En revanche, on peut reconnaître que c’est fascinant dans sa brutalité économique. Le film est mort en salles, mais il a quand même trouvé le moyen de revenir en fantôme.

Au fond, In the Name of the King ressemble à ces mauvais rêves qui insistent au réveil : on croit les avoir laissés derrière soi, et puis ils reviennent avec un deuxième et un troisième chapitre. Pas très élégant, pas très glorieux, mais terriblement révélateur. Qui aurait parié qu’un tel ratage deviendrait une mini-franchise ? Voilà bien le genre de question qui donne envie de lever son verre à l’absurde. Ou de le renverser, selon l’humeur.

Part.
Laisser Une Réponse