Avant de devenir un casse-tête de producteurs et un repoussoir de network, Atlas Shrugged a surtout été ce roman qu’on brandit comme un totem idéologique et qu’on lit comme une punition. En 1979, NBC et ABC ont regardé le projet de miniserie et ont, en substance, levé les yeux au ciel : trop de philosophie, pas assez de viande télévisuelle.

Le cas est délicieux, à sa manière. Publié en 1957, le pavé d’Ayn Rand dépasse les 1 100 pages et déroule une dystopie américaine où les industriels géniaux seraient écrasés par l’État, avant qu’un certain John Galt ne vienne organiser une sorte de grève des cerveaux. Le roman défend l’Objectivisme, cette doctrine qui sacralise l’intérêt personnel rationnel et la réussite économique comme moteur moral. Dit comme ça, on sent déjà le parfum du sermon. Et côté adaptation, les chaînes américaines n’ont pas tardé à comprendre que transformer cette cathédrale de certitudes en programme grand public relevait du numéro de funambule sans filet. Autrement dit : sur le papier, c’était moins une série qu’un test de résistance pour la patience des téléspectateurs.

Le refus n’est pas tombé du ciel. D’après Starlog Magazine en 1979, le producteur Michael Jaffe cherchait à monter une miniserie de huit heures. NBC a d’abord décliné en jugeant le matériau trop chargé en philosophie ; ABC a suivi en estimant que ce n’était ni assez divertissant, ni assez mélodramatique, ni assez évadant, avec en prime l’idée que l’histoire faisait trop réfléchir. On a connu des arguments de programmation plus glamour. Mais les networks de l’époque ne jouaient pas à la roulette idéologique : ils cherchaient des événements télévisés capables de tenir l’audience sans transformer le prime time en séminaire de comptabilité morale.

Quand le petit écran sent le piège à idées

Pour comprendre ce refus, il faut se souvenir de ce qu’était la télévision américaine de la fin des années 1970. Les grandes chaînes vivaient encore sous la loi du triptyque efficacité, clarté, audience. La miniserie, elle, était déjà un format noble, mais à condition d’offrir du romanesque, du souffle, des personnages qui mordent. Or Atlas Shrugged ne vend pas du drame humain au sens classique ; il vend une thèse, et même plusieurs couches de thèses, avec la délicatesse d’un marteau-piqueur. Le roman ne cherche pas tant à raconter qu’à convaincre. Et la télé, elle, adore les récits. Les sermons, un peu moins.

Jaffe n’a pourtant pas lâché l’affaire tout de suite. Après les deux refus, il a évoqué une autre voie : un film de quatre heures pour environ 10 millions de dollars, en espérant attirer des investisseurs séduits par la marque Ayn Rand. Il a aussi envisagé une version de dix heures via Operation Prime Time, ce réseau semi-fédéral de chaînes locales qui tentait alors de jouer les trouble-fête face à NBC, ABC et CBS. OPT avait déjà soutenu des miniseries longues comme The Bstard ou Evening in Byzantium. Bref, ce n’était pas un plan de secours honteux, plutôt le dernier guichet avant le néant. Sauf que même là, le projet sentait le compromis à plein nez.

De la page au plateau, ou l’art de se prendre le mur

Ce qui rend l’affaire savoureuse, c’est que Atlas Shrugged prétend célébrer les grands hommes, l’efficacité du marché et la puissance des idées, tout en traînant derrière lui une histoire d’adaptation interminable, morcelée, bancale. Le roman a fini par arriver au cinéma en trilogie, entre 2011 et 2014, avec des réalisateurs différents, des interprètes principaux changés d’un épisode à l’autre et John Aglialoro comme seul point fixe. On a vu plus stable comme machine industrielle. Le troisième volet, Atlas Shrugged Part III: Who Is John Galt?, a même dû être partiellement financé par Kickstarter. L’ironie, ici, se sert elle-même au bar.

Ce parcours dit quelque chose de plus large que le simple sort d’un livre mal aimé par les chaînes. Il raconte la manière dont l’industrie audiovisuelle trie les œuvres selon leur capacité à devenir des objets de flux. En 1979, NBC et ABC ont senti que le matériau risquait de faire fuir le public avant même le premier acte. Plus tard, le cinéma a tenté sa chance, mais la trilogie n’a pas trouvé la poule aux œufs d’or promise par son discours. Les chiffres de production, les changements d’équipe, les bricolages de financement : tout cela raconte un écart énorme entre la rhétorique de l’autosuffisance et la réalité très terre à terre de la fabrication des images. Quand un récit célèbre les puissants mais dépend des chèques des autres, il y a déjà un petit bug dans la matrice.

Au fond, le refus de NBC et ABC n’a rien d’un scandale. C’est même presque rassurant : parfois, les chaînes sentent avant tout le monde qu’un objet est trop rigide pour devenir du feuilleton populaire. Atlas Shrugged voulait faire passer sa philosophie comme une évidence ; la télévision, elle, a répondu par un haussement d’épaules très professionnel. Et franchement, on comprend l’idée.

Part.
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