Il y a des films qui arrivent en salles comme des bouteilles à la mer, puis disparaissent avant même qu’on ait eu le temps d’ouvrir le bouchon. Nine Days, premier long métrage d’Edson Oda, fait partie de cette catégorie un peu cruelle : un film de fantasy métaphysique, porté par trois visages Marvel, sorti en 2021 dans le sillage encore poisseux du Covid, et condamné à jouer les fantômes du box-office. Dommage, parce qu’on tient là un objet bien plus singulier qu’un simple drame en robe de chambre cosmique.
Pour situer le terrain, Nine Days arrive après une longue tradition de cinéma qui imagine l’au-delà, ou plutôt l’avant-vie, comme un sas administratif où l’âme passe un entretien d’embauche. Le film d’Edson Oda inverse le principe d’After Life de Hirokazu Kore-eda, sorti en 1998, où les morts choisissaient un souvenir à emporter. Ici, on observe des âmes qui veulent mériter une incarnation sur Terre, sous l’œil de Will, joué par Winston Duke, chargé d’évaluer leur aptitude à vivre. Le dispositif est simple, presque sec, mais il ouvre un gouffre : comment juger la valeur d’une existence quand on n’a soi-même jamais vraiment su quoi faire de la sienne ? Le film a coûté 10 millions de dollars et a rapporté moins de 100 000 dollars, ce qui, dans le grand cirque de l’exploitation en salles post-pandémie, ressemble à une disparition en bonne et due forme. Sorti aux États-Unis à l’été 2021, il a ensuite filé en vidéo à l’automne. Bref, la fenêtre de diffusion a été plus courte qu’un soupir. Le film a raté son rendez-vous commercial, mais pas son idée.
Et c’est là que Nine Days commence à devenir intéressant : sous ses airs de fable contemplative, il parle moins de la mort que de la sélection, du tri, du mérite, de cette petite violence bureaucratique qui décide qui a droit au monde et qui peut aller se faire voir.
Le paradis, version entretien d’embauche
Dans Nine Days, Will observe des candidats à la naissance comme un chef de casting fatigué, sauf qu’ici les têtes d’affiche n’ont pas encore de visage. Emma, incarnée par Zazie Beetz, fait partie des âmes en lice, tout comme Kane, joué par Bill Skarsgård, pendant que Benedict Wong campe Kyo, assistant de Will avec une douceur de contrepoids. L’idée est tordue juste ce qu’il faut : les futurs vivants sont soumis à des tests émotionnels à partir de vidéos montrant des fragments d’humanité, des joies, des drames, des élans de tendresse ou de cruauté. On évalue leur empathie, leur capacité à supporter le chaos, leur aptitude à exister sans se dissoudre. C’est du fantastique, oui, mais avec la froideur d’un protocole. Et cette froideur-là, Edson Oda la travaille comme une matière dramatique, pas comme un gadget de scénario.
Le personnage de Will, lui, porte le vrai nœud du film. Il a déjà connu la vie terrestre, avec sa dose de douleur, de deuil et de ratages. Résultat : il juge les autres avec une sévérité presque maladive, comme si avoir souffert donnait automatiquement le droit de distribuer les cartes. On connaît la chanson, on l’a tous croisée quelque part entre le cynisme et la fatigue morale. Sauf qu’ici, le film ne le traite pas comme un monstre sacré déchu, mais comme un homme qui a peut-être trop bien compris la fragilité du passage. Le drame n’est pas de choisir des âmes ; le drame, c’est de croire qu’on peut mesurer la vie sans y tremper les mains.
Winston Duke, ou la mélancolie sous le muscle
Le casting donne au film une densité particulière. Winston Duke, qu’on associe d’abord à Black Panther, trouve ici un rôle à contre-emploi : moins solaire, moins expansif, plus intérieur. Il a expliqué dans le podcast The Takeaway qu’il avait été attiré par le scénario pour ses thèmes liés à la dépression et au désespoir, et qu’il avait longuement échangé avec Edson Oda autour du texte, de l’art et de la vie. Dans Entertainment Weekly, l’acteur a aussi évoqué un lien personnel avec certaines pratiques de deuil caribéennes, lui qui vient de Trinité-et-Tobago. Ce n’est pas un détail décoratif : cela donne au film une résonance intime, loin du petit concept New Age qui aurait pu tourner à vide.
Face à lui, Zazie Beetz et Benedict Wong apportent chacun une couleur bien distincte. Beetz donne à Emma une fragilité active, une volonté de vivre qui n’a rien de naïf, tandis que Wong, en Kyo, installe une forme de calme presque administratif, mais jamais robotique. Quant à Bill Skarsgård, il ajoute au dispositif une tension plus nerveuse, comme si le film rappelait que même dans un purgatoire élégant, la compétition reste une sale affaire. On n’est pas dans la grande machine à effets, ni dans le blockbuster qui sort les trompettes ; on est dans un cinéma de chambre qui préfère l’angoisse existentielle au grand fracas. Et franchement, ça fait du bien.

Le petit film qui a pris le Covid de plein fouet
Le destin industriel de Nine Days dit beaucoup de l’époque. Un budget de 10 millions de dollars, une sortie en pleine fin d’été 2021, des recettes faméliques, puis une arrivée rapide en vidéo : difficile de faire plus net comme exemple de film sacrifié par le calendrier. Le public revenait encore en pointillés, les salles cherchaient des locomotives, et ce genre d’objet, ni franchise, ni reboot, ni machine à fantasmes déjà connue du grand public, se retrouvait logiquement coincé entre deux trains. Le film n’avait pas de poule aux œufs d’or à vendre, seulement une proposition de mise en scène et un sujet qui demande un peu d’abandon. Dans une industrie qui adore les certitudes, ça partait déjà avec un handicap.
Pourtant, la réception critique a été bien plus généreuse. Le film a obtenu 90 % d’avis favorables sur Rotten Tomatoes, à partir de 158 critiques. Carlos Aguilar, dans le Los Angeles Times, a salué un film traversé par le manque, parlant d’une œuvre presque spirituelle sans dogme. Sheila O’Malley, sur RogerEbert.com, a souligné la maîtrise étonnante d’un premier long métrage et la manière dont Oda aborde les grandes questions de l’existence sans se vautrer dans le sucre ou les platitudes. Elle a aussi rapproché le film de Defending Your Life et d’Ikiru d’Akira Kurosawa. Rien que ça. Et là, on comprend le vrai enjeu : Nine Days n’est pas un film qui cherche à plaire à tout le monde, c’est un film qui tente de tenir debout face aux grandes machines à simplifier l’âme humaine. Il a perdu la bataille du box-office, mais il a gagné celle de la mémoire critique.
Whitman dans la brume, ou le lyrisme sans sirop
Le film cite longuement Walt Whitman, notamment Song of Myself, et ce choix n’a rien d’un simple vernis lettré. Whitman, c’est l’écrivain de la contradiction assumée, du moi multiple, de l’existence qui déborde les cases. Dans Nine Days, cette poésie vient précisément fissurer le protocole. Le film pose une question presque insolente : et si vivre ne consistait pas à être cohérent, mais à accepter de contenir plusieurs vérités à la fois ? C’est là que le scénario d’Edson Oda devient plus qu’un exercice de style. Il ne cherche pas à rassurer, il cherche à faire sentir le poids d’une naissance comme événement moral.
On pourrait évidemment reprocher au film quelques élans un peu trop lisses, quelques passages où la tendresse menace de virer au sirop. Sheila O’Malley le notait déjà, et elle n’avait pas tort. Mais ce léger débordement fait aussi partie du pacte : Nine Days veut émouvoir sans cynisme, et dans le climat actuel, ça ressemble presque à un geste de résistance. Pas une révolution, non. Plutôt une main tendue depuis un endroit très calme, très sombre, très humain. Et ça, mine de rien, ce n’est pas rien.
Au fond, Nine Days ressemble à ces films qu’on croit avoir oubliés avant même de les avoir vraiment regardés : ils ne font pas de bruit, ils ne font pas carrière, mais ils laissent une petite brûlure élégante derrière les yeux.
Alors oui, on peut continuer à courir après les mastodontes, les suites qui s’empilent et les univers étendus qui promettent la lune en kit. Mais de temps en temps, un film comme celui-ci rappelle qu’une idée simple, portée par trois acteurs très bien choisis et un cinéaste qui sait où il met les pieds, peut encore faire plus de dégâts intimes qu’un budget à neuf chiffres. Et ça, dans le grand bazar hollywoodien, c’est presque une provocation.
Bande-annonce VF de Nine Days
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




