Avec Mārama, Taratoa Stappard ne signe pas juste un film d’horreur victorien de plus à faire frissonner les salons. Il transforme une histoire de filiation, de résistance et de corps marqués en machine de guerre contre l’effacement colonial.
Le point de départ est déjà plus intéressant que la moyenne des productions qui se contentent de recycler les ombres et les corsets : Mārama s’inscrit dans un imaginaire victorien, mais son nerf vient d’ailleurs, d’une mémoire maorie transmise comme un contre-récit. Stappard, scénariste et réalisateur, revendique une œuvre qui parle de sa lignée autant que du genre qu’il manipule. Et ça change tout, parce qu’on n’est pas ici dans le simple décor d’époque avec deux bougies et trois cris dans un couloir humide. On est dans un film où l’héritage familial devient un moteur dramatique, presque politique, et où l’horreur sert à faire remonter ce que l’histoire officielle préfère souvent laisser au fond du puits. Le film ne se contente pas de représenter la mémoire : il la met en colère.
Dans l’économie actuelle du cinéma de genre, ce genre de projet a une vraie saveur. Les plateformes et les distributeurs spécialisés aiment les propositions identifiables, les objets courts, les concepts qui tiennent en une phrase et les récits capables de circuler entre festivals, VOD et bouche-à-oreille. Mārama coche plusieurs cases sans avoir l’air de supplier qu’on l’adoube : une mise en scène d’époque, un imaginaire horrifique, une dimension historique, et surtout une lecture qui dépasse le simple effet de manche. Dark Sky Films et Watermelon Pictures le proposent désormais en VOD, signe qu’on est dans cette nouvelle vie des films de genre indépendants, entre exploitation en salles réduite et circulation numérique plus souple. Pas glamour, certes. Mais pour un long métrage qui parle de résistance, la diffusion discrète a presque quelque chose de cohérent. Le film avance comme une cicatrice qui refuse de se refermer.
Des ancêtres qui ne demandaient pas la permission
Le cœur du projet tient dans cette idée de transmission rebelle. Stappard ne fabrique pas une héroïne abstraite, sortie d’un atelier de scénariste en mal de symboles. Il puise dans des figures ancestrales, des femmes qui, dans une période victorienne autrement plus brutale qu’un simple décor de brume, ont utilisé le geste, la danse et le tatouage comme formes de protestation. Rien que ça. On parle de corps qui deviennent langage, de signes gravés sur la peau, de mouvements qui refusent la domestication. Dans un cinéma saturé de récits de vengeance souvent interchangeables, cette base-là a une densité rare. La revanche, ici, n’est pas un gimmick : c’est une mémoire qui mord.
Ce qui frappe, c’est que le film semble prendre le contre-pied du fantasme colonial classique. Là où tant d’œuvres d’époque regardent les peuples autochtones comme des silhouettes exotiques ou des accessoires de drame, Mārama renverse le regard. Le sujet n’est pas la découverte d’un monde, mais la violence de ceux qui prétendent le nommer, le classer, le posséder. On connaît la chanson : le costume, la propriété, la morale, le vernis civilisé, puis l’horreur qui suinte derrière la façade. Sauf qu’ici, la terreur n’est pas seulement surnaturelle ou psychologique ; elle est historique. Et ça, ça change la température du film.

Le corset, le couteau et la mémoire
Le film semble aussi s’inscrire dans une tradition très précise du cinéma de vengeance, celle où le corps humilié finit par reprendre le pouvoir. On pense aux récits de revenance, aux héroïnes qui traversent les genres comme on traverse un incendie, aux œuvres où la mise en scène du traumatisme débouche sur une réappropriation de soi. Mais Mārama ajoute une couche qui évite le simple recyclage : la dimension maorie, avec ses gestes, ses tatouages, ses codes visuels, donne au récit une texture qui ne relève pas de l’ornement. C’est du sens, pas du folklore. Et franchement, ça fait du bien.
Dans ce type de film, tout se joue souvent dans la manière de filmer les traces : peau, tissu, cicatrice, regard, souffle. Si Stappard tient sa promesse, l’horreur ne devrait pas venir seulement des coups de théâtre ou des sursauts de post-production, mais de la collision entre un monde qui veut discipliner et un autre qui refuse de se taire. On n’est pas loin, dans l’esprit, de ces œuvres où le fantastique sert à rendre visible ce que le réalisme a tendance à anesthésier. Quand la colonisation a laissé des fantômes, le cinéma n’a plus qu’à allumer la lumière.
VOD, petite fenêtre, grand fantôme
La sortie en VOD via Dark Sky Films et Watermelon Pictures dit aussi quelque chose du destin de ce genre de films aujourd’hui. Les grosses machines hollywoodiennes gardent le box-office et les budgets marketing à neuf chiffres ; les œuvres plus singulières, elles, doivent souvent se faufiler par des circuits plus modestes. Ce n’est pas forcément une punition. Parfois, c’est même une chance : moins de bruit, plus de place pour les films qui ont une vraie voix. Mārama semble appartenir à cette catégorie d’objets qui n’ont pas besoin de faire semblant d’être des mastodontes pour laisser une trace. À condition, bien sûr, que la mise en scène suive la radicalité du propos. Sinon, tout ça peut vite sentir la bonne idée emballée trop proprement. Et on sait comme le cinéma aime se tirer une balle dans le pied quand il confond gravité et pesanteur.
Reste que le projet de Stappard a ce petit supplément d’âme qui manque à tant de productions calibrées : une nécessité intime. Le film ne parle pas seulement d’ancêtres rebelles, il semble lui-même né d’un refus de l’effacement. Dans une industrie qui adore les franchises, les reboots et les récits prémâchés, voir surgir un film d’horreur porté par une mémoire précise, située, incarnée, ça a quelque chose de réjouissant. Pas parce qu’il faudrait cocher une case, mais parce qu’on sent le geste derrière l’objet. Et ça, au fond, c’est ce qui peut encore sauver un film du grand cimetière des concepts tièdes. Un fantôme colonial, une vengeance maorie, et une mise en scène qui doit choisir son camp : voilà le vrai test.
On attend maintenant de voir si Mārama se contente d’être une belle idée ou s’il devient ce qu’il promet déjà un peu : un film qui regarde le passé droit dans les yeux, puis lui répond sans baisser la voix.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




