Trente-six ans. C’est le temps qu’il aura fallu à Tim Burton pour oser prononcer à nouveau le nom de Beetlejuice. La suite, sobrement baptisée Beetlejuice Beetlejuice, débarque sur nos écrans avec son cortège de nostalgie et de nouveaux visages. Michael Keaton retrouve son costume rayé, Winona Ryder ses robes noires vaporeuses. Pourtant, deux silhouettes manquent cruellement à l’appel : celles d’Alec Baldwin et Geena Davis, le couple Maitland qui incarnait l’âme touchante du film original. Leur disparition interroge, frustre même. Pourquoi abandonner des personnages si essentiels à la magie du premier opus ?
L’essentiel à retenir
- Tim Burton privilégie un nouveau récit centré sur trois générations de femmes Deetz
- Le problème du vieillissement des acteurs : les fantômes ne vieillissent pas, contrairement aux comédiens
- Une explication scénaristique : les Maitland auraient trouvé la paix et quitté leur ancienne demeure
- Un choix artistique assumé plutôt qu’un simple exercice nostalgique
Le refus de « cocher toutes les cases »
Tim Burton ne fait pas dans la dentelle. Lorsqu’il évoque l’absence des Maitland, le réalisateur pose un constat sans détour : il ne voulait pas simplement offrir aux fans ce qu’ils attendaient. Cette approche tranche avec la tendance hollywoodienne qui multiplie les caméos et les clins d’œil rassurants.
« Je me concentrais sur autre chose », confie-t-il au magazine People. Ce « autre chose », c’est une exploration des liens intergénérationnels qu’il n’aurait jamais pu aborder en 1989. Le cœur de Beetlejuice Beetlejuice bat désormais au rythme de trois femmes : Delia (Catherine O’Hara), Lydia (Winona Ryder) et la jeune Astrid (Jenna Ortega). Trois générations qui se confrontent, s’affrontent, tentent de se comprendre à travers le prisme déformant du surnaturel.
Cette orientation narrative reflète une évolution personnelle du cinéaste. À 66 ans, Burton n’est plus le jeune réalisateur iconoclaste des années 80. Son regard a mûri, ses préoccupations se sont déplacées. L’innocence légèrement effrayée des Maitland laisse place à une réflexion plus complexe sur la transmission, le deuil, la difficulté d’être mère.
Quand le temps rattrape les fantômes
Geena Davis livre une explication plus pragmatique, teintée d’autodérision : « Ma théorie, c’est que les fantômes ne vieillissent pas… Non pas que j’aie vieilli ! » La comédienne met le doigt sur un problème technique et esthétique majeur.
En 1988, Baldwin avait 30 ans, Davis 32. Aujourd’hui, ils affichent respectivement 66 et 68 printemps. Les Maitland, figés pour l’éternité dans leur apparence juvénile au moment de leur mort, auraient nécessité soit un rajeunissement numérique massif, soit un recasting complet. Deux options que Burton a catégoriquement refusées.
Le contraste avec Michael Keaton est frappant. À 72 ans, l’acteur peut reprendre son rôle sans difficulté : l’épaisse couche de maquillage blanc, les cheveux en bataille, les prothèses délirantes masquent totalement les rides du temps. Beetlejuice existe hors du temps. Pas les Maitland, dont le charme reposait justement sur leur fraîcheur, leur normalité désarmante.
Cette contrainte technique révèle une vérité plus profonde sur la nature du cinéma fantastique : certains univers ne peuvent se perpétuer qu’au prix de concessions qui trahiraient leur essence. Plutôt que de sacrifier la cohérence visuelle sur l’autel de la nostalgie, Burton a préféré l’absence.
Une explication scénaristique à double tranchant
Dans le film, Lydia évoque brièvement le destin des Maitland : ils auraient trouvé une « faille » leur permettant de quitter enfin la maison qui les retenait prisonniers. Une libération, un passage vers autre chose. L’au-delà au-delà, pourrait-on dire.
Cette justification narrative sonne presque trop pratique. Astrid, la fille de Lydia, ne manque d’ailleurs pas de souligner l’ironie de la situation avec un « comme par hasard » qui frôle le regard caméra. Un des rares moments où Beetlejuice Beetlejuice semble commenter sa propre construction, conscient de l’artifice.
Les co-scénaristes Alfred Gough et Miles Millar ont effectivement envisagé le retour des Maitland dans une version préliminaire du script. Ils apparaissaient à la fin, comme une bénédiction fantomatique. Mais l’équation ne fonctionnait pas. « Leur histoire avait été racontée », tranche Gough dans Entertainment Weekly.
Cette décision rappelle que toute suite digne de ce nom doit savoir tourner certaines pages. Le premier Beetlejuice se terminait sur une harmonie retrouvée : vivants et morts cohabitant paisiblement, Lydia adolescente trouvant sa place entre deux mondes. Prolonger cette configuration aurait figé l’univers dans une répétition stérile.
Un nouveau souffle générationnel
L’arrivée de Jenna Ortega dans le rôle d’Astrid n’est pas anodine. L’actrice de Mercredi, autre collaboration avec Burton, incarne une nouvelle génération qui ne croit plus aux fantômes. Contrairement à sa mère, médium hypersensible, Astrid aborde le surnaturel avec scepticisme.
Ce renversement de perspective structure toute la dramaturgie. Là où Lydia jeune acceptait l’étrange avec une facilité déconcertante, sa fille exige des preuves, des explications rationnelles. Le conflit n’est plus entre vivants et morts, mais entre celle qui a vu et celle qui refuse de croire.
Burton profite de cette configuration pour interroger la transmission : comment transmettre une expérience que personne ne peut partager ? Comment faire comprendre l’incompréhensible ? Ces questions résonnent bien au-delà du cadre fantastique, touchant à l’universel de toute relation parent-enfant.
Monica Bellucci, compagne du réalisateur dans la vie, rejoint également le casting. Si sa présence ajoute une dimension glamour, certains critiques regrettent un personnage sous-exploité, ajouté davantage pour le prestige du nom que pour une véritable nécessité narrative.
Les fantômes absents et l’ombre de Jeffrey Jones
L’absence des Maitland n’est pas la seule notable. Jeffrey Jones, qui incarnait Charles Deetz, le père de Lydia, disparaît également de l’écran. Mais pour des raisons autrement plus sombres.
Condamné en 2003 pour agression sur mineur, l’acteur est persona non grata à Hollywood. Son personnage meurt donc dans le scénario, dévoré par un requin dans une séquence animée au stop-motion particulièrement morbide. Burton règle ainsi un problème éthique tout en conservant le personnage de Charles sous forme de fantôme décapité.
Astuce narrative qui évite d’afficher le visage de Jones à l’écran. Un autre comédien, non crédité au générique, prête sa voix au spectre sans tête. Cette absence forcée contraste cruellement avec celle, choisie, des Maitland. Toutes les disparitions ne se valent pas.
Entre héritage et renouvellement
La question demeure : Beetlejuice Beetlejuice fonctionne-t-il sans ses fantômes historiques ? Les premiers retours de la Mostra de Venise suggèrent que oui. Le film retrouverait la malice et l’énergie débridée qui faisaient le sel du premier opus.
Burton semble avoir compris qu’une suite réussie ne consiste pas à reproduire mécaniquement les éléments du passé. Elle doit proposer une variation sur un thème, conserver l’esprit tout en renouvelant la forme. Les Maitland appartiennent à 1988, période où Burton découvrait sa voix singulière. Trente-six ans plus tard, cette voix a évolué, s’est enrichie d’autres préoccupations.
Le pari du réalisateur consiste à croire que l’univers de Beetlejuice peut survivre sans tous ses personnages fondateurs. Que l’atmosphère gothico-comique, le mélange de macabre et de tendresse, la vision décalée de l’au-delà suffisent à recréer la magie. Une approche risquée dans une industrie obsédée par la répétition rassurante.
Reste à savoir si le public français, qui découvrira le film le 11 septembre, partagera cet enthousiasme. La nostalgie est une force puissante, capable autant de porter un projet que de le condamner. L’absence des Maitland sera-t-elle perçue comme une trahison ou comme une preuve de respect pour leur histoire ? La réponse appartient désormais aux spectateurs, seuls juges de cette résurrection fantomatique.
