Forêts, livres et premières obsessions
L’histoire commence, comme il se doit pour une artiste qui travaille sur les contes populaires, dans un cadre à la frontière du réel et du merveilleux. Nadja Ellinger grandit entourée de forêts, la tête dans les livres de folklore, les oreilles pleines de légendes régionales. Ce n’est pas une posture d’artiste construite a posteriori, c’est le fond de son imaginaire, constitutif, viscéral. Elle dira plus tard, dans sa note d’intention pour le projet Path of Pins, que le conte oral possède « cette immense qualité de pouvoir traverser les époques, franchir les frontières linguistiques et culturelles tout en continuant de passionner un public toujours renouvelé. » Traduction libre : les histoires de grand-mères résistent mieux au temps que la plupart des tendances photographiques.
Après le lycée, direction Munich et un cursus en photographie de mode à l’Université des Sciences Appliquées. On pourrait imaginer la suite : lookbooks, campagnes, lumière flatteuse sur des tissus onéreux. Sauf que Nadja Ellinger réalise assez vite que ce n’est pas le format qui l’intéresse, c’est la narration, pas l’image pour l’image. La mode, très peu pour elle.
Londres, le Royal College, et le saut dans le vide
En 2018, elle est acceptée au Royal College of Art de Londres pour y préparer un Master en photographie artistique. Le RCA, pour les non-initiés, c’est le saint des saints de la création contemporaine européenne, l’endroit où ont transité Henry Moore, David Hockney, et une bonne partie des artistes qui dictent encore l’agenda esthétique international. Pas mal pour une fille de village médiéval.
C’est là que sa démarche se cristallise autour d’un axe précis : la transmission intergénérationnelle des récits merveilleux, leurs déformations, leurs réécritures, ce que chaque époque projette dans les mêmes histoires. En termes moins académiques : pourquoi le Petit Chaperon Rouge continue de hanter nos nuits, et ce que ça dit de nous.
« Le chemin des épingles », ou l’art de choisir le bon sentier
Son projet le plus abouti à ce jour s’appelle Path of Pins, Le chemin des épingles. Le titre vient d’une des premières versions orales du Petit Chaperon Rouge, antérieure à Perrault : le loup demande à la fillette quel chemin elle va prendre. Elle choisit le « chemin des épingles », versatile et fugace, à l’opposé de la « voie des aiguilles », inexorable et dangereuse. Ce détail, gommé par Perrault puis définitivement enterré par Disney (surprise), est au cœur de tout le projet.
Nadja Ellinger y construit une relecture visuelle qui met l’accent sur le réveil d’une féminité archaïque et puissante, en franche rupture avec les versions édulcorées. Ses images, volontairement énigmatiques, jouent à la lisière du rêve et de la réalité, dans une esthétique sombre, organique, qui doit autant à la photographie pictorialiste qu’à l’iconographie des contes d’Europe du Nord. Ce n’est pas du folklore décoratif. C’est un manifeste photographique déguisé en conte.
Ravenne et la reconnaissance (qui vient sans se presser)
À l’automne 2021, une sélection du projet Path of Pins est présentée à Ravenne, en Italie, au Palazzo Rasponi 2, dans le cadre d’une exposition personnelle. Ravenne, ville de mosaïques byzantines, de Dante et d’une longue tradition de sacré,, c’est un choix qui n’est sans doute pas purement logistique. Le travail de Nadja Ellinger s’y trouve comme chez lui : entre héritage culturel et réécriture assumée.
Depuis lors, elle est basée à Nuremberg et membre du présidium de la Deutsche Fotografische Akademie (l’Académie photographique allemande). Un ancrage institutionnel sérieux pour une artiste qui, à moins de 35 ans, a déjà une ligne éditoriale singulière et un corpus cohérent. Dans un milieu où l’on brûle les idoles au bout de deux séries, ce n’est pas rien.
Ce que ça dit de l’époque (et on ne va pas faire semblant que non)
Le retour en grâce du conte populaire dans l’art contemporain n’est pas un hasard de calendrier. À l’heure où la culture pop recycle ses propres mythes à toute vitesse, remakes, reimaginings, reboots, des artistes comme Nadja Ellinger font le chemin inverse : retour aux sources orales, aux versions pré-éditoriales, aux récits d’avant la normalisation. C’est un geste politique autant qu’esthétique. La question n’est pas « que raconte ce conte ? » mais « qui l’a réécrit, et pourquoi ? »
Nadja Ellinger travaille précisément sur cette fracture entre le récit vivant et le récit figé. Et dans un monde médiatique où tout le monde prétend raconter des histoires vraies, c’est peut-être la position la plus honnête qui soit.
« [Le conte oral] se réinvente au fil des relectures successives pour s’adapter à de nouveaux contextes, de nouvelles sensibilités. »
— Nadja Ellinger, note d’intention pour Path of Pins
On pourrait se demander si la photographie fine art, lente, exigeante, peu compatible avec le scroll compulsif, est le bon medium pour une époque d’attention fragmentée. Sauf que Path of Pins existe précisément pour forcer le regard à s’arrêter. Pour que le chemin des épingles prenne un peu plus de temps que prévu. Et qu’on ne soit pas sûr, en sortant, d’avoir pris le bon sentier.
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