Avant les univers étendus et les franchises qui s’épuisent à force de tout rentabiliser, la télévision américaine savait déjà faire du neuf avec du vieux. Et parfois, du très vieux : un lagon, trois palmiers, deux naufragés et voilà que Get Smart vient s’y échouer avec un sourire en coin.
La source rappelle un vieux secret de fabrication hollywoodien : sur les backlots de CBS Studio Center, à Studio City, on ne laissait pas un décor prendre la poussière si un autre programme pouvait lui offrir une seconde vie. Gilligan’s Island, diffusée de 1964 à 1967 sur CBS après un lancement sur CBS à la fin de 1964, n’a vécu que trois saisons, mais son lagon a survécu bien plus longtemps que la série elle-même. Le décor est resté debout jusqu’au milieu des années 1990, avant d’être rasé pour faire place à davantage de parking. Oui, du parking. L’Olympe des sitcoms finit souvent comme ça, avec des pneus et un badge d’accès.
Dans ce petit écosystème de recyclage permanent, Get Smart occupe une place savoureuse. Créée par Mel Brooks et Buck Henry, la série démarre en 1965 sur NBC, passe chez CBS en 1969 et s’achève en 1970 après cinq saisons. Don Adams y incarne Maxwell Smart, dit Agent 86, face à Barbara Feldon, Agent 99, dans une parodie de l’espionnage qui arrive pile au moment où James Bond commence à devenir une machine à fantasmes mondiale. Autrement dit : la série ne copie pas le genre, elle le démonte en riant, puis elle va tourner son épisode sur le décor d’un autre succès.
Le lagon, ce grand magasin du backlot
Ce qui est délicieux, c’est que le lagon de Gilligan’s Island n’a pas seulement servi à Get Smart. La source évoque aussi Gunsmoke, The Big Valley, Wild Wild West, St. Elsewhere et même Evening Shade. On est loin du décor sacré qu’on protège sous cloche : ici, le studio fonctionne comme une brocante de prestige, où l’on déplace des palmiers, des rochers et des faux rivages selon les besoins du jour. Dawn Wells, qui jouait Mary Ann, racontait au Los Angeles Times que les arbres tropicaux pouvaient être remplacés par de la sauge et des tumbleweeds pour les besoins de Gunsmoke. Le genre de détail qui résume à lui seul toute l’économie des séries d’alors : on ne reconstruit pas, on adapte. Le décor n’appartient pas à une œuvre, il appartient au studio. Point barre.
Il faut dire que les sitcoms et les séries de l’époque vivaient dans un système de production où le coût, la vitesse et la mutualisation comptaient autant que l’inspiration. CBS Studio Center, c’était une petite usine à fiction, avec ses plateaux, ses extérieurs permanents, ses allers-retours entre comédie, western et drame. Dans ce contexte, utiliser un même lagon pour plusieurs programmes n’a rien d’un accident : c’est presque une doctrine. Et, franchement, ça a plus de gueule qu’un décor numérique sorti d’un logiciel qui sent la réunion de comité.

Quand Get Smart fait du clin d’œil sans appuyer
L’épisode concerné, Schwartz’s Island, est d’ailleurs un joli cas de pirouette méta. Le titre rend hommage à Sherwood Schwartz, créateur de Gilligan’s Island, et l’intrigue envoie Max et 99 sur une île qui n’en est pas vraiment une, puisque tout y est artificiel, construit, manipulé par KAOS. On ne pouvait pas rêver meilleur terrain de jeu pour une série qui passait son temps à ridiculiser les codes de l’espionnage et les gadgets virils du genre. Ici, le décor recyclé n’est pas juste une astuce de production : il devient une blague en soi, une manière de dire au spectateur qu’il regarde une télévision consciente de ses ficelles.
Et c’est là que Get Smart reste plus fine qu’on ne le dit souvent. La série ne se contente pas d’imiter James Bond en version loufoque ; elle comprend que la parodie fonctionne encore mieux quand elle s’appuie sur des formes déjà familières au public. Le lagon de Gilligan’s Island agit alors comme un souvenir collectif, un bout de mémoire télévisuelle que la série réactive sans le souligner au marqueur. Le gag n’est pas seulement dans l’écriture : il est dans la matière même de l’image.
Le studio, cette machine à mémoire
À l’heure où les studios parlent de synergies, de licences et de rentabilité à coups de tableurs, cette histoire de décor partagé a quelque chose de presque tendre. Pas naïf, non. Tendre, parce qu’elle rappelle que la télévision classique fabriquait aussi ses mondes avec des bouts de carton, des bassins réutilisés et une sacrée dose d’inventivité. On n’était pas dans la logique du reboot à tout prix, mais dans celle du bricolage intelligent. Le résultat ? Des séries qui se croisaient, se répondaient et se contaminaient presque malgré elles.
La rédaction adore ce genre d’anecdote parce qu’elle dit quelque chose de plus vaste que son petit effet de coulisse : elle raconte une industrie où chaque centimètre carré comptait, où un lagon pouvait devenir tour à tour île déserte, terrain de western ou théâtre d’une mission anti-KAOS. Et au fond, c’est peut-être ça le vrai luxe de la vieille télévision américaine : savoir transformer une économie de moyens en plaisir de spectateur. Pas besoin d’un budget marketing à neuf chiffres pour faire illusion ; parfois, un bon décor qui tourne de main en main suffit largement.
Alors oui, Get Smart a bien rendu visite au lagon de Gilligan’s Island en 1968. Mais derrière le clin d’œil, il y a surtout une petite leçon de cinéma de studio : rien ne se perd, tout se rejoue, et les meilleures fictions savent très bien qu’elles marchent sur les traces des autres. C’est peut-être ça, le vrai secret de Hollywood : un immense plateau où même les naufragés finissent par reconnaître le chemin du retour.
Bande-annonce VF de Max la Menace
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




