Dans les années 1980, la télévision américaine a eu cette idée très sérieuse de mélanger la banlieue, la pub familiale et les petits miracles cosmiques. Out of This World pousse le bouchon jusqu’à faire de Burt Reynolds un père extraterrestre qu’on entend sans jamais le voir : un concept absurde, et pourtant assez malin pour tenir quatre saisons.
À l’époque, la sitcom américaine adore les variations surnaturelles. Après My Favorite Martian en 1963, puis Bewitched, I Dream of Jeannie, The Flying Nun, Mork & Mindy ou Alf, la formule est rodée : on prend une cellule familiale bien sage, on y injecte un élément impossible, et on regarde si le tout tient debout. En 1987, MCA TV lance Out of This World, série créée par Bob Booker et Bruce Johnson, avec Maureen Flannigan, Donna Pescow et la voix de Burt Reynolds dans le rôle de Troy, père antaréen d’Evie. La série durera quatre saisons, jusqu’en 1991, malgré des critiques tièdes et une réputation de curiosité télévisuelle plus que de classique. Le pari était bancal, mais la machine à fantasmes a tourné plus longtemps que prévu.
Pour comprendre l’affaire, il faut aussi regarder Burt Reynolds à ce moment-là. Dans les années 1970, il est une tête d’affiche énorme, un demi-dieu du box-office avec Smokey and the Bandit, Deliverance ou The Longest Yard. Mais le milieu des années 1980 lui colle une vilaine étiquette de has-been, en partie à cause de choix de carrière discutables : Stroker Ace en 1983, City Heat la même année, puis Stick en 1985. Le Hollywood des studios n’aime rien tant que les chutes de trône, et Reynolds se retrouve exactement là, dans cette zone où une star doit soit se réinventer, soit disparaître dans le décor. Prêter sa voix à un alien invisible, c’était peut-être moins un caprice qu’une manière de rester dans le jeu sans s’exposer au ridicule frontal.
Le père de l’espace, version hors champ
Le cœur du dispositif est simple : Evie, adolescente moitié humaine moitié alien, découvre à 13 ans qu’elle possède des pouvoirs, dont celui d’arrêter le temps en joignant ses index. Sa mère lui révèle alors que son père, Troy, appartient à la race des Antaréens et qu’il communique avec elle grâce à un cristal baptisé The Cube. On parle donc d’une sitcom qui organise toute son émotion autour d’une absence : le père est là, mais jamais là comme il faudrait, toujours filtré par la voix, le hors champ, la distance intergalactique. C’est presque touchant, si on oublie le côté franchement loufoque du dispositif.
Et c’est là que Reynolds devient intéressant. Son nom n’apparaît même pas au générique, et son visage reste masqué lorsqu’il surgit dans quelques épisodes. Cette discrétion n’a rien d’anodin : elle dit beaucoup de l’état de son image à la fin des années 1980. Lui qui avait régné sur le cinéma populaire accepte une présence fantomatique dans une série familiale de seconde zone, comme si l’industrie lui proposait un compromis entre survie et effacement. On n’est pas loin du rôle de fantôme de luxe, ce qui, pour une star de son calibre, a quand même un petit goût de punition douce.

La sitcom qui voulait faire de la science-fiction avec du velours
Le succès relatif de Out of This World tient à ce mélange très télé des années 80 : une morale domestique ultra lisible, des effets spéciaux modestes, et une idée de science-fiction réduite à un gadget dramatique. La série ne cherche jamais la hard SF, évidemment. Elle préfère la fable familiale, les ennuis du quotidien, les pouvoirs qui servent à remettre de l’ordre dans le chaos. En cela, elle s’inscrit dans une longue tradition de “magi-com”, ces sitcoms qui font entrer le surnaturel par la porte de service pour mieux rassurer le public sur le reste.
Mais à force de vouloir rester inoffensive, la série finit par ressembler à une capsule très datée, presque une archive de l’optimisme télévisuel américain. Le cliffhanger final, avec la mère envoyée sur Antareus et Troy laissé sur Terre, a d’ailleurs quelque chose de cruel dans sa légèreté : la série s’arrête pile au moment où elle pourrait basculer vers un vrai délire cosmique. On imagine presque une saison de plus, un Reynolds enfin visible, un peu de chaos dans le salon. Sauf que non. La télévision adore les promesses, beaucoup moins les payer.
Reynolds, l’ombre portée d’une époque
Ce qui rend cette anecdote plus savoureuse que ridicule, c’est qu’elle raconte aussi une mutation du star system. Dans les années 1970, Burt Reynolds est une marque. Dans les années 1980, il devient un nom qu’on recycle, qu’on protège, qu’on cache parfois derrière un concept. La télévision, elle, sait très bien récupérer les restes nobles du cinéma quand ils sont encore tièdes. Elle en fait des objets hybrides, un peu bancals, parfois géniaux, souvent étranges. Out of This World appartient à cette catégorie-là : pas un chef-d’œuvre, pas un désastre non plus, mais un drôle de témoin d’une époque où l’on croyait encore qu’un alien paternel pouvait faire tenir une sitcom familiale.
Et puis il y a cette idée, presque méta, que Reynolds joue un père absent pour une adolescente qui cherche sa place entre deux mondes. Pas besoin d’en faire des tonnes : la série parle d’identité, de filiation, d’appartenance, tout en dégainant des pouvoirs télékinétiques et un caillou magique. C’est kitsch, oui. C’est même un peu débile par moments. Mais c’est aussi exactement le genre de bricolage qui fait le sel de la télévision américaine de l’époque, quand elle osait encore des mélanges improbables sans demander pardon à personne. Au fond, Out of This World n’a pas seulement caché Burt Reynolds : elle a aussi caché, derrière son absurdité, une petite leçon sur la survie des stars.
Et si c’est précisément dans ces rôles en creux, ces apparitions à moitié effacées, que les carrières les plus cabossées laissent leurs traces les plus curieuses ?
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




