Dolph Lundgren a mis plus de vingt-cinq ans à débarquer en série, et il a choisi pour ça une comédie d’espionnage geek qui adore recycler les mythes pop. Le geste est plus malin qu’il n’en a l’air : chez lui, la télévision n’entre pas par la grande porte, mais par la blague bien placée.

Pour rappeler le décor, Lundgren n’a jamais été un simple dur à cuire interchangeable. Dans les années 1980 et 1990, il a construit une filmographie qui zigzague entre le blockbuster de muscle et le bis de haute volée, avec des rôles qui ont laissé des traces : Ivan Drago dans Rocky IV en 1985, He-Man dans Masters of the Universe en 1987, Frank Castle dans The Punisher en 1989, sans oublier des virées plus tordues comme I Come in Peace ou Johnny Mnemonic. Et pendant que d’autres stars de l’action protégeaient jalousement leur image, lui acceptait volontiers de jouer les méchants, les machines de guerre, les silhouettes un peu cabossées. Résultat : une carrière moins lisse, plus bancale, donc bien plus intéressante.

Dans ce contexte, son arrivée dans Chuck en 2010 ressemble à un petit événement de l’histoire des séries américaines. La série NBC, lancée en 2007, mélangeait espionnage, comédie romantique et culture geek autour de Chuck Bartowski, employé lambda devenu, à son corps défendant, un cerveau d’État grâce à l’Intersect. Pas un mastodonte d’audience, non, mais un joli cas d’école : une série qui a survécu par sa fanbase, ses références en rafale et son sens du clin d’œil. Bref, un terrain de jeu parfait pour faire entrer Lundgren sans le déguiser en simple guest-star de service.

Drago, encore lui ? Oui, et c’est bien le principe

Son personnage, Marko, agent lié à la nébuleuse Volkoff Industries, arrive avec un bagage que la série n’a même pas besoin d’expliquer. Tout le sel du casting tient là : Lundgren joue avec son propre fantôme. Les scénaristes lui tendent un miroir, et il s’y regarde sans faire semblant. Les allusions à Ivan Drago ne sont pas un bonus décoratif, elles structurent la scène. On entend l’écho du boxeur soviétique, du colosse glacé, du corps programmé pour écraser. Sauf qu’ici, la série joue la carte de l’autodérision, ce qui évite le piège du simple fan service paresseux.

Il y a même une couche supplémentaire, assez délicieuse pour les amateurs de méta. Lundgren avait déjà incarné un agent soviétique dans A View to a Kill en 1985, donc son passage dans Chuck rejoue à la fois le mythe du Russe menaçant et celui de la star d’action recyclée par la télé. On est dans un petit théâtre de reflets : l’acteur, le rôle, la mémoire du public, la série qui cite sa propre culture. Chez Chuck, la référence n’est pas un vernis, c’est le carburant.

Affiche de Chuck
Affiche de Chuck

La télé, ce vieux plan B ? Pas vraiment

À ce stade, on pourrait croire que Lundgren a attendu la fin de son époque cinéma pour se rabattre sur le petit écran. Ce serait trop simple. Son parcours télévisuel s’est plutôt construit par à-coups, avec une vraie logique de diversification. Après Chuck, il passe par SAF3, puis enchaîne des apparitions dans Workaholics, It’s Always Sunny in Philadelphia et Arrow. Il accepte aussi des téléfilms, jusqu’à un cameo dans Sharknado 5: Global Swarming, ce qui dit assez bien son goût pour les objets pop qui ne demandent pas la permission.

Et puis il y a Blackjack, tourné douze ans avant Chuck, qui complique joliment la chronologie. Réalisé par John Woo et pensé comme pilote détourné, le téléfilm le montre déjà en tête d’affiche, en marshal reconverti en garde du corps lancé sur la piste d’un assassin. Le projet n’a pas été poursuivi, mais il n’a pas disparu dans le néant des pilotes avortés. Il a circulé, notamment sur USA Network en 1998, et il rappelle une chose simple : Lundgren n’a jamais eu besoin d’une série pour exister à la télévision, seulement d’un bon prétexte. Chez lui, le petit écran n’est pas une retraite, c’est une autre arène.

Un body qui parle plus fort que le dialogue

Ce qui frappe, au fond, c’est la cohérence presque involontaire de cette trajectoire. Lundgren n’a jamais été un acteur de composition au sens académique du terme ; il a plutôt travaillé comme une figure, un bloc, une présence. Et la télévision, surtout dans une série comme Chuck, adore ce genre de matériau : un visage, une stature, une mémoire collective à activer en trente secondes. On n’a pas besoin de lui demander de se réinventer entièrement. Il suffit de le brancher sur sa propre légende, et ça repart.

Le plus drôle, c’est que cette entrée tardive dans la série télé ressemble presque à une stratégie de survie du cinéma d’action lui-même. Quand les franchises ont commencé à avaler les stars, quand les studios ont transformé les corps en IP, Lundgren a continué à circuler entre salles, vidéo, télévision et curiosités de genre. Pas de grand discours, pas de posture de demi-dieu fatigué. Juste une façon de traverser les formats sans faire le difficile. Et franchement, dans un paysage où tant de vedettes se prennent pour des monuments, cette liberté-là a quelque chose de rafraîchissant.

Alors oui, sa première vraie apparition en série ne date que de 2010. Mais elle dit tout de lui : le goût du décalage, le sens du second degré, et cette manière de transformer chaque retour en petit événement de cinéma déguisé en télé. On ne passe pas Dolph Lundgren à la moulinette du petit écran ; on lui laisse le dernier mot. Ou presque.

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