Avant d’être un demi-dieu du petit écran, Lee Majors a surtout appris une règle très simple à Hollywood : se faire abattre vite, proprement, et sans trop discuter. Son vrai premier passage télé ne se joue pas dans The Big Valley, mais dans Gunsmoke, machine à fabriquer des seconds rôles et des futurs visages connus.
On a tendance à retenir Lee Majors pour trois totems : Steve Austin dans The Six Million Dollar Man (1973-1978), Colt Seavers dans The Fall Guy au début des années 1980, puis Heath Barkley dans The Big Valley entre 1965 et 1969. Sauf que la chronologie est un peu plus tordue, et c’est là que l’histoire devient intéressante. Avant d’entrer dans la famille Barkley, Majors passe par Gunsmoke, série née à la radio en 1952 puis adaptée à la télévision en 1955 sur CBS, avec James Arness dans la peau du marshal Matt Dillon pendant 20 saisons et 635 épisodes. Autant dire une forteresse du western télévisé, une vraie poule aux œufs d’or pour le réseau, et surtout un sas de passage pour toute une génération d’acteurs en devenir. On y croise des futurs grands, des déjà-grands, des presque-grands : la série faisait le tri, parfois à coups de revolver. Dans ce genre-là, on n’entre pas par la grande porte : on la prend en plein torse.
Le cas Majors est presque scolaire, si tant est que le mot puisse s’appliquer à un acteur qui a débuté en se faisant zigouiller trois fois de suite. Son premier passage à l’écran remonte à Strait-Jacket de William Castle, sorti en 1964, où il n’est même pas crédité. Puis vient Gunsmoke, plus précisément l’épisode 21 de la saison 10, intitulé Song for Dying, diffusé le 13 février 1965. Theodore Bikel y incarne Martin Kellums, ancien médecin rongé par l’alcool et par le passé, tandis que Robert F. Simon campe Will Lukens, patriarche qui veut venger la mort de sa femme. Lee Majors joue Dave Lukens, l’un des fils lancés dans la vendetta. Le personnage ne traîne pas : Matt Dillon le descend assez vite, et l’affaire est pliée. C’est bref, mais c’est déjà un rite d’initiation. Le western télé, c’est l’école des coups durs : on y apprend le métier en prenant la poussière et la balle.
Le cimetière des futures stars
Ce qui frappe, avec Gunsmoke, c’est sa capacité à transformer un épisode en mini-vitrine de casting. La série a accueilli des noms qui, quelques années plus tard, allaient peser lourd : Kurt Russell, Katharine Ross, Rory Calhoun, Jodie Foster, Alan Hale Jr. Le principe est presque industriel, mais avec du panache : CBS aligne un monument du western, les scénaristes injectent des guest stars, et les acteurs viennent y tester leur présence, leur voix, leur endurance. Dans les années 1960, la télévision américaine fonctionne comme une immense salle d’attente où l’on peut, au mieux, se faire remarquer ; au pire, se faire tuer avant le générique de fin. Lee Majors, lui, coche les deux cases à la fois : il est vu, puis expédié. Pas glamour, mais efficace.

Et c’est précisément là que se dessine sa trajectoire. Majors n’a pas commencé par l’aura, il a commencé par la survie. Son propre souvenir de ces débuts, rapporté dans un entretien cité par l’Unofficial Lee Majors site, est assez savoureux : il dit avoir été tué à l’écran dans trois projets de suite, au point de se demander s’il allait seulement percer. La phrase a quelque chose de très hollywoodien dans le mauvais sens du terme, c’est-à-dire de très honnête. On peut presque voir l’angoisse du jeune acteur qui comprend que le système adore les visages neufs, mais encore plus les faire disparaître. À ce stade, son vrai super-pouvoir n’est pas la force : c’est la persévérance.
Du cowboy sacrifié au héros qui tient la route
En réalité, le passage de Majors par Gunsmoke dit beaucoup de la manière dont la télévision américaine fabriquait ses vedettes à l’époque. Rien à voir avec les stratégies contemporaines de franchise, d’univers étendu et de spin-off à rallonge : on était encore dans une logique de circulation brutale entre cinéma, séries et téléfilms. Un acteur pouvait sortir d’un film d’horreur de série B, tomber dans un western, puis, à force d’exposition, décrocher enfin un rôle régulier. C’est exactement ce qui arrive à Majors. The Big Valley arrive la même année que son épisode de Gunsmoke et lui offre enfin un personnage durable, Heath Barkley, qu’il incarne dans 112 épisodes. Là, le garçon ne meurt plus au bout de dix minutes. Il existe enfin dans la durée. Le vrai luxe, à Hollywood, c’est parfois simplement de rester vivant à l’écran assez longtemps pour devenir une figure.
Cette trajectoire a aussi quelque chose de méta, presque ironique : l’homme qui deviendra plus tard une icône d’endurance télévisuelle commence par des rôles où il tombe avant d’avoir pu installer quoi que ce soit. C’est le contraire du mythe du héros né grand. Ici, le mythe se fabrique à l’usure, à coups de petits rôles, de crédits tardifs et de cadavres narratifs. Et c’est sans doute pour ça que Lee Majors a si bien fonctionné plus tard dans des séries fondées sur la répétition du geste héroïque : The Six Million Dollar Man et The Fall Guy reposent toutes deux sur une idée de résistance, de corps qui encaisse, de personnage qui revient. Le gamin de Gunsmoke n’a pas seulement appris à jouer ; il a appris le rythme du spectacle américain, celui qui vous met au tapis avant de vous tendre la main. Pas mal pour un début qui sentait la poudre froide.
Alors oui, on retiendra toujours The Big Valley comme son vrai lancement télévisuel, et à raison. Mais le premier coup de feu, lui, part ailleurs. Dans Gunsmoke, Lee Majors n’est pas encore une star : il est déjà une promesse, juste assez visible pour qu’on se dise que ce visage-là reviendra. Et il est revenu, évidemment. Le reste appartient à cette vieille mécanique hollywoodienne qu’on adore parce qu’elle ment un peu et dit beaucoup : on peut commencer en figurant, finir en mythe. Entre les deux, il suffit parfois d’un marshal, d’un saloon et d’une balle bien placée. Le western a ses lois ; Lee Majors, lui, a appris à les encaisser avant de les dominer.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




