En 1966, Sherwood Schwartz n’invente pas seulement une sitcom de plus : il fabrique un cousin dégénéré de Gilligan’s Island en recyclant décors, accessoires, musiques et même une partie de l’équipe. À l’époque, la télévision américaine tourne déjà à la chaîne, mais là, on frôle le copier-coller en costume de Néandertal.
Pour comprendre le petit numéro d’équilibriste, il faut revenir à la mécanique industrielle de la télévision US des années 1960. Gilligan’s Island, créée par Sherwood Schwartz et diffusée sur CBS de 1964 à 1967, ne dure que trois saisons, mais sa vie en syndication la transforme en machine à reruns, puis en franchise miniature avec trois téléfilms et deux séries animées. Le show est tourné au CBS Studio Center de Studio City, à Los Angeles, où les plateaux circulent d’une production à l’autre comme des pièces de Lego un peu fatiguées. Le lagon, notamment, sert aussi à Gunsmoke pour certains plans aquatiques. Hollywood adore recycler, mais la télévision, elle, en a fait un art de vivre. Chez Schwartz, la poule aux œufs d’or ne se contente pas de pondre : elle repasse à la caisse avec les mêmes œufs.
Et c’est là que It’s About Time débarque, non pas comme une simple variation, mais comme une sorte de miroir cabossé de Gilligan’s Island.
Des astronautes, des cavernes et un air de déjà-vu
Diffusée sur CBS à partir du 11 septembre 1966, soit juste avant le lancement de la troisième saison de Gilligan’s Island, It’s About Time part d’un pitch de science-fiction très sitcom : deux astronautes, Mac McKenzie et Hector Canfield, se retrouvent projetés dans une époque préhistorique après un voyage spatial qui tourne mal. Le premier épisode, réalisé par Richard Donner, ouvre sur l’atterrissage du vaisseau Scorpio EX-1 au bord d’un lagon qui, pour les téléspectateurs attentifs, sent immédiatement le décor déjà vu. Et pour cause : c’est bien le même espace de tournage que celui de Gilligan’s Island. On n’est pas dans l’hommage discret, on est dans le recyclage assumé, presque insolent.
Le plus drôle, c’est que le vaisseau lui-même ressurgit ensuite dans l’épisode Gilligan’s Island intitulé Splashdown, où il devient un engin expérimental de la NASA. Le décor, l’objet, la logique de situation : tout circule. Dans une industrie où les budgets de production doivent tenir la route et où les studios cherchent à rentabiliser chaque centimètre carré de plateau, ce genre de stratégie n’a rien d’absurde. Sauf qu’ici, le public n’est pas dupe. It’s About Time ressemble tellement à son aînée qu’on a parfois l’impression de regarder Gilligan’s Island déguisée en sitcom de l’âge de pierre. Le péché originel du show, c’est d’avoir voulu être nouveau avec les chaussons du voisin.

Le casting des survivants, version âge de pierre
Sur le papier, la série aligne pourtant un casting solide pour la télévision de l’époque : Frank Aletter et Jack Mullaney en astronautes déboussolés, Imogene Coca en matriarche néandertalienne, Joe R. Ross, Mary Grace et Pat Cardi en famille primitive. Le problème n’est pas l’absence de savoir-faire, mais l’architecture même du projet. Schwartz tente d’abord de faire vivre la série dans sa version préhistorique, puis, après 18 épisodes et des audiences qui ne décollent pas, il retourne la table : à partir de l’épisode 19, 20th Century Here We Come, les personnages repartent dans leur époque d’origine, en emmenant leurs compagnons des cavernes avec eux. Une pirouette narrative qui ressemble à un aveu. Quand le concept s’essouffle, on change le sens de la marche et on prie pour que ça tienne encore un peu.
Le plus savoureux dans cette affaire, c’est la continuité des artisans. Richard Donner, futur réalisateur de Superman et The Goonies, signe le pilote, tandis que Jack Arnold, monstre sacré du cinéma fantastique et auteur de Creature from the Black Lagoon, dirige plusieurs épisodes. Gary Nelson, Jerry Hopper et George Cahan passent aussi par là. On retrouve donc le même petit monde, les mêmes méthodes, les mêmes musiques réutilisées, les mêmes réflexes de production. La télévision des années 1960 fonctionne comme une usine à variations : on ne jette rien, on reconfigure. À ce jeu-là, It’s About Time n’est pas un accident industriel, c’est un symptôme.
Schwartz, roi du déjà-vu rentable
Il faut quand même rendre à Sherwood Schwartz ce qui lui appartient : il savait parfaitement ce qu’il faisait. Le bonhomme n’est pas un tâcheron perdu dans ses propres décors, c’est un artisan du format, un type qui comprend qu’un concept simple, des silhouettes lisibles et un espace fermé peuvent nourrir des semaines de programmation. Gilligan’s Island a justement prospéré sur cette logique de microcosme : une île, sept naufragés, des variations infinies autour du même piège. It’s About Time reprend la formule et la déplace dans un passé préhistorique, avec le même goût pour la communauté forcée, les gags de cohabitation et les situations qui tournent en rond. Le problème, c’est qu’en changeant le costume, on n’a pas changé le moteur.
On peut y voir une petite leçon sur l’économie des séries de network avant l’ère du prestige TV : peu de saisons, des épisodes autonomes, des décors réemployés, une écriture qui doit aller droit au but. Aujourd’hui, on parlerait peut-être de spin-off mental, de reboot déguisé ou de prototype de franchise. À l’époque, on disait juste : on a un plateau, on a des acteurs, on a une idée, allons-y. Et parfois ça marche. Parfois, ça fait un beau petit naufrage. It’s About Time n’a pas sombré faute d’ambition, mais parce qu’elle avait déjà l’air d’un souvenir au moment de naître.
Reste une question, assez délicieuse au fond : si Gilligan’s Island a survécu par la rediffusion et la nostalgie, pourquoi son clone n’aurait-il pas droit, lui aussi, à une seconde vie ? Après tout, la télévision adore les fantômes. Et celui-là, avec ses astronautes perdus, ses cavernes en carton et son lagon en service partagé, a encore de quoi faire sourire. Ou grincer des dents. Ce qui, dans le fond, revient parfois au même devant une sitcom CBS de 1966.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




