Avant de devenir Spock, Leonard Nimoy a fait un crochet par le western télévisé, ce grand cimetière à stars où Hollywood recyclait tout le monde à la chaîne. Et dans Tombstone Territory, série ABC de 1957 à 1960, il tombe sur un épisode qui sent aujourd’hui le soufre, le malaise et le vieux carton jauni.
Pour replacer la chose dans son jus, le western n’était pas un simple genre parmi d’autres : c’était la machine de guerre de l’âge classique américain, du cinéma muet jusqu’aux années 1960, puis un territoire progressivement grignoté par la télévision, les mutations du goût et la fin d’une certaine mythologie nationale. Les comédiens de Star Trek ont d’ailleurs presque tous traîné leurs bottes dans des séries de l’Ouest : William Shatner, DeForest Kelley, James Doohan, George Takei, Walter Koenig, et même Gene Roddenberry côté écriture. Leonard Nimoy n’échappe pas à la règle, lui qui a multiplié les apparitions dans Broken Arrow, Wagon Train, Gunsmoke ou Bonanza. Bref, avant l’Enterprise, il y avait déjà les chevaux. À Hollywood, on ne naît pas légende : on passe souvent d’abord par le saloon.
Le vrai sujet, ici, c’est moins la carrière de Nimoy que la manière dont Tombstone Territory condense tout un âge de la télé américaine : artisanale, bavarde, prolifique, et persuadée de faire de l’histoire avec un grand H alors qu’elle fabrique surtout du mythe en série.
Un Tombstone de studio, pas de musée
Tombstone Territory se déroule à Tombstone, en Arizona, dans le sillage du célèbre gunfight de l’O.K. Corral de 1881. Le héros, Clay Hollister, joué par Pat Conway, tient la place du shérif droit dans ses bottes ; à ses côtés, Richard Eastham campe Harris Clayton Claibourne, narrateur et rédacteur de journal. La série revendiquait une précision historique assez gonflée pour l’époque, avec des génériques qui s’adossaient aux archives et à l’autorité du Tombstone Epitaph, comme si l’authenticité suffisait à blanchir la poussière de studio. On connaît la chanson : un décor, quelques figures célèbres, un peu de morale, et ça repart pour un tour. Le western télé, c’est souvent l’histoire racontée par des gens qui aiment surtout les silhouettes.
La série a pourtant tenu 91 épisodes, ce qui n’est pas rien pour un programme ABC de cette période. Et elle a laissé derrière elle un drôle de musée ambulant : John Carradine, Lon Chaney Jr., Angie Dickinson, William Conrad, James Coburn, Michael Landon, Elisha Cook, Lee Van Cleef, sans oublier Bing Russell, le père de Kurt Russell. On n’est pas dans l’oubli total, on est plutôt dans cette zone grise où une série n’est plus vraiment discutée mais continue de circuler comme un fantôme parmi les cinéphiles. Le western télévisé adore les revenants ; il a même fini par les produire en masse.

Spock, Apache et mauvaise idée
Leonard Nimoy apparaît dans l’épisode Indian Giver, au cours de la troisième saison, dans le rôle de Little Hawk, un personnage apache accusé à tort de vol de chevaux. L’intrigue le place au centre d’une tentative de lynchage, avant que Hollister ne le protège pour lui garantir un procès équitable. Sur le papier, l’épisode veut dénoncer la brutalité collective et le racisme ambiant. Dans les faits, il reste prisonnier d’un casting et d’une écriture typiques de son époque, avec un acteur non autochtone distribué dans un rôle autochtone. On ne va pas faire semblant que ça passe crème. La télévision américaine des années 1950 avait souvent le bon réflexe moral, mais les mains sales.
Ce qui rend la chose intéressante, c’est le télescopage entre cette apparition et Star Trek. Nimoy reviendra plus tard à Tombstone dans l’épisode Specter of the Gun, où l’équipage de l’Enterprise se retrouve projeté dans la fusillade de l’O.K. Corral. Deux passages par le même mythe, deux régimes d’images, deux Amériques : l’une encore engluée dans le western télévisé, l’autre déjà en train de transformer le passé en science-fiction morale. On a là un joli petit pont entre l’Ouest et l’espace, entre la légende frontalière et le futur en carton-pâte. Spock n’a pas seulement traversé le cosmos : il a aussi traversé l’imaginaire américain.
Le western, cette poule aux œufs d’or un peu fatiguée
Le succès de Tombstone Territory s’explique aussi par le contexte industriel. À la fin des années 1950, les chaînes américaines cherchent des formats fiables, peu coûteux, capables de remplir des grilles entières sans faire exploser les budgets. Le western coche toutes les cases : décors réutilisables, costumes standardisés, dramaturgie lisible, héros interchangeables. C’est la poule aux œufs d’or idéale, jusqu’au moment où elle commence à tousser. La série a même donné lieu à une adaptation en comic book chez Dell Comics en 1960, dessinée par Dan Spiegle, preuve que la machine à fantasmes savait déjà se décliner sur plusieurs supports. Quand un genre marche, Hollywood ne l’exploite pas : il le presse jusqu’à la dernière goutte.
Reste que Tombstone Territory n’est pas seulement une curiosité pour collectionneurs de génériques. C’est un morceau de l’histoire télévisuelle où l’on voit Leonard Nimoy avant la cristallisation de son image la plus célèbre, dans un rôle qui dit autant sur l’époque que sur sa carrière naissante. Et si l’épisode n’est pas disponible dans les 39 épisodes actuellement accessibles via l’abonnement Streampix proposé par Prime Video, il continue de circuler comme une pièce manquante d’un puzzle plus vaste. Les DVD sortis dans les années 2010 ont aussi entretenu la mémoire du programme, pour les chasseurs de reliques et les maniaques du détail. Au fond, les séries oubliées ne meurent jamais vraiment : elles attendent juste qu’on les déterre avec un peu de patience et beaucoup de curiosité.
Ce qui reste, au bout du compte, c’est cette image assez savoureuse d’un futur demi-dieu de la science-fiction coincé dans un western de l’ère Eisenhower, à jouer un personnage mal nommé dans un épisode qui a mal vieilli mais qui raconte parfaitement son temps. Pas besoin d’en faire des tonnes : la télé américaine a toujours adoré faire défiler ses visages avant de leur donner une aura. Leonard Nimoy n’y a pas échappé. Et c’est peut-être ça, la vraie magie du vieux petit écran : il fabrique des mythes à l’aveugle, puis les laisse revenir nous regarder depuis la poussière. On croyait chercher Spock ; on tombe sur l’Amérique en bottes.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




