Dave Bautista n’a jamais eu peur de sortir du costume de colosse taiseux qu’Hollywood lui colle parfois au dos. Avec In the Lost Lands, il voulait précisément ça : un premier rôle de fantasy, du cuir, du mystère, et ce petit supplément de charisme sale qui fait croire qu’on peut traverser un monde de démons sans se décoiffer.
Sur le papier, l’affaire avait de quoi faire saliver les comptables comme les amateurs de pulp : Paul W.S. Anderson à la réalisation, Milla Jovovich en sorcière, George R.R. Martin à la source littéraire, et Bautista en guide vagabond censé porter un imaginaire de western fantastique. Sauf que le box office mondial a raconté une autre histoire, plus sèche : environ 6,5 millions de dollars de recettes pour un budget annoncé à 55 millions. Autant dire qu’on n’est pas sur une petite contre-performance, mais sur un bon vieux gadin industriel, de ceux qui font tousser les studios et les vendeurs de pop-corn. Le film avait tout d’un pari de niche, il a fini comme un caillou dans la chaussure du marché.
Pour comprendre pourquoi ce casting avait du sens, il faut revenir à la trajectoire de Bautista. Depuis Drax dans Guardians of the Galaxy, l’ancien catcheur a méthodiquement cassé son image de simple masse musculaire. Il a enchaîné les contre-emplois, du père en panique de Knock at the Cabin au parasite social de Glass Onion, avec une idée fixe : ne pas rester prisonnier du rôle du costaud qui encaisse et se tait. Et c’est précisément ce que lui offrait In the Lost Lands : un personnage de meneur, sombre, séduisant, presque romantique dans sa brutalité. Pas un faire-valoir. Pas un garde du corps. Un vrai moteur narratif. Pour un acteur venu du ring, c’était une manière de passer le flambeau du muscle au mythe.
Le gunslinger, le glamour et la grosse ficelle
En réalité, le film vendait une promesse très hollywoodienne : prendre une figure de fantasy médiévale et lui injecter un imaginaire de western crépusculaire. Gray Alys, sorcière traquée, Boyce, guide errant, des terres hantées, des créatures, des rapports de force bruts… On connaît la chanson, mais quand elle est bien jouée, elle peut faire illusion. Bautista, lui, semblait ravi d’endosser ce rôle de type ténébreux, presque trop cool pour être honnête. Et on le comprend : après des années à être le second couteau le plus fiable du marché, il avait enfin l’occasion d’occuper le centre du cadre. Le genre de moment où un acteur se dit : tiens, et si on me laissait tenir la boutique ?
Sauf que la fantasy de studio, surtout quand elle s’appuie sur une adaptation courte et sur une iconographie très chargée, ne pardonne pas l’à-peu-près. Il faut un monde cohérent, une mise en scène qui respire, une direction artistique qui ne sente pas la maquette numérique à plein nez. Paul W.S. Anderson connaît la musique, lui qui a bâti une partie de sa carrière sur des franchises et des mondes fermés, de Resident Evil à ses autres machines à survie. Mais ici, le film a eu beau aligner les ingrédients, il n’a jamais trouvé la bonne alchimie. Quand la promesse visuelle ne tient pas la route, le fantasme se dégonfle vite.

George R.R. Martin, ou le piège du prestige prêt-à-tourner
Autre valeur sûre sur le papier : le nom de George R.R. Martin. Dès qu’on l’affiche, on espère un supplément d’ampleur, une densité de monde, un goût du chaos politique ou du conte noir. Mais adapter Martin, ce n’est pas seulement brandir un nom de marque comme une amulette. C’est accepter que son matériau demande souvent du temps, de la texture, de la respiration. Or In the Lost Lands a surtout donné l’impression d’un objet qui veut aller vite, trop vite, comme s’il redoutait de s’installer dans son propre décor. Résultat : la réception critique a été glaciale, avec un taux d’approbation de 24 % sur Rotten Tomatoes, ce qui n’est pas exactement le genre de score qu’on accroche au mur du salon.
Et pourtant, il serait trop facile de faire porter le chapeau à Bautista. Lui a fait ce qu’un acteur malin fait dans ce genre de situation : il a accepté un rôle qui lui permettait d’élargir sa palette. Il a tenté le coup, sans se cacher derrière la sécurité des seconds rôles. C’est même la partie la plus intéressante de l’histoire, parce qu’elle dit quelque chose de sa carrière actuelle : Bautista ne cherche pas seulement des films, il cherche des bascules. Des endroits où l’on cesse de le regarder comme un corps et où l’on commence à le considérer comme une présence. Le film s’est planté, mais l’intention de l’acteur, elle, reste limpide : exister autrement.
Le goût du risque, ou l’art de ne pas rester planté dans le décor
Dans le cinéma américain contemporain, les anciens sportifs ont souvent deux destins : la caricature ou la reconversion sérieuse. Bautista a choisi la deuxième voie, et pas en mode plan-plan. Il a compris qu’un physique imposant ne vaut rien s’il n’est pas contredit par le jeu, par le doute, par une forme de fragilité. C’est ce qui le rend plus intéressant que la moyenne des transfuges du ring. Là où d’autres se contentent d’occuper le cadre, lui essaie de le fissurer. Et même quand le film autour de lui s’écroule, cette tentative laisse une trace.
On peut donc regarder In the Lost Lands comme un échec de production, un faux bon plan de fantasy, un objet mal calibré pour son époque de franchises surchargées. Mais on peut aussi y voir un jalon dans la trajectoire de Bautista : celle d’un acteur qui refuse de rester assigné à résidence. Ce n’est pas rien, dans un système qui adore recycler les mêmes silhouettes jusqu’à l’usure. Le vrai sujet n’est pas le flop, c’est la liberté qu’il a essayé de s’acheter.
Et puis, soyons honnêtes : il y a quelque chose d’assez réjouissant à voir un ex-monstre du ring tenter de devenir le héros sombre et sexy d’une fantasy bancale. C’est un peu comme si Hollywood, une fois de plus, avait voulu fabriquer de la magie avec trois bouts de ficelle et un gros budget, avant de se prendre les pieds dedans. On connaît la fin de l’histoire. Mais Bautista, lui, continue d’avancer. Et ça, au fond, c’est peut-être la seule vraie bonne nouvelle du film.
Bande-annonce VF de Dans les contrées perdues
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




