On associe souvent A24 aux films d’auteur qui font parler d’eux, pas à une comédie d’espionnage ado qui se prend les pieds dans le tapis. Avec Barely Lethal en 2015, le studio a distribué un objet hybride, un peu Disney dans l’âme, un peu teen movie sous stéroïdes, et surtout un joli raté de box-office.
Pour replacer le truc dans son époque, on est en 2015, au moment où A24 a déjà commencé à installer sa marque de fabrique côté production et distribution, avec une ligne éditoriale qui mélange cinéma indé, horreur chic et drames à récompenses. Sauf que la branche distribution, elle, a parfois servi de sas pour des films plus commerciaux, moins alignés avec l’image de la maison. Barely Lethal, réalisé par Kyle Newman, entre pile dans cette zone grise : une comédie d’action avec Hailee Steinfeld en ado-agent secret, Samuel L. Jackson en mentor sévère, et une promesse de parodie des récits adolescents qui ne mord jamais vraiment. Le film sort d’abord en vidéo à la demande via DirecTV Cinema le 30 avril 2015, puis connaît une sortie limitée en salles en mai sous bannière A24. Résultat : moins d’un million de dollars au box-office mondial, pour un budget annoncé à 15 millions. Oui, ça pique un peu. À ce niveau-là, on ne parle plus d’un flop, on parle d’un film qui a glissé sous le radar avec ses chaussures encore lacées.
Le vrai sujet, au fond, c’est moins le film que ce qu’il raconte malgré lui : quand une mini-machine à fantasmes d’ado-espionnage se heurte à une exécution sans nerf, même Samuel L. Jackson ne peut pas sauver la mise.
Espionne en carton, adolescence en kit
Le pitch a pourtant de quoi faire lever un sourcil. Hailee Steinfeld incarne Megan Walsh, alias Agent 83, formée dans une académie gouvernementale où l’on apprend à tuer, mentir et ne jamais s’attacher. Elle simule sa mort, file dans un lycée du Connecticut sous couverture et tente de goûter à une adolescence “normale”. Sur le papier, on tient un terrain de jeu idéal pour croiser Spy Kids, les teen movies de lycée et la satire des récits d’initiation. Sauf que le film reste coincé entre deux chaises : trop sage pour être une vraie parodie, trop mécanique pour devenir un vrai divertissement. Le pire péché originel d’une comédie de ce genre, c’est de ne jamais choisir son camp.
Le scénario, signé John D’Arco, joue la carte du décalage mais sans lui donner de colonne vertébrale. On comprend l’idée, on voit la cible, on devine les références, et puis rien ne décolle vraiment. Le film veut moquer les codes du teen movie tout en les recyclant à la lettre, ce qui revient à faire une blague en expliquant son propre mécanisme. Pas très élégant, pas très drôle, et surtout pas très nécessaire. Kyle Newman, qui signera plus tard 1Up en 2022, n’impose pas ici une mise en scène capable de transformer l’exercice en objet pop digne de ce nom. On a l’impression d’un film qui a confondu clin d’œil et direction artistique.

Jackson en mode passe-flambeau, mais sans flamme
Samuel L. Jackson, lui, joue Hardman, le formateur de Megan, figure de mentor autoritaire qui rappelle à ses recrues qu’un agent n’a pas de vie privée. C’est un rôle presque taillé pour lui, tant l’acteur a souvent incarné des autorités ambiguës, des types qui tiennent la baraque à coups de regard noir et de répliques sèches. Mais ici, son charisme fonctionne comme un moteur au ralenti : il est là, on le voit, on l’entend, et pourtant le film n’organise jamais autour de lui une vraie dynamique de transmission ou de confrontation. Dommage, parce qu’il y avait matière à faire de ce duo un petit jeu de pouvoir savoureux. Sans cette tension, Jackson devient juste un nom sur l’affiche, pas un fer de lance.
Il y a aussi un petit parfum de méta involontaire dans cette histoire. Steinfeld, alors en pleine montée en puissance après True Grit et avant de devenir une tête d’affiche plus installée, joue une ado qui veut sortir du cadre. Jackson, lui, campe un adulte qui refuse que ses protégés s’émancipent. Le film aurait pu jouer de cette opposition générationnelle avec un minimum de mordant. Au lieu de ça, il se contente d’aligner des situations vues mille fois, sans le panache ni la cruauté qui auraient pu faire la différence. Et quand la comédie d’action manque d’élan, elle finit par ressembler à un couloir de lycée un peu vide à la récré. Pas glorieux.
Le box-office a parlé, et il a parlé bas
Les chiffres, eux, ne font pas dans la poésie. Selon les données relayées par la presse américaine, Barely Lethal a rapporté 933 847 dollars pour un budget de 15 millions. On peut difficilement imaginer ratio plus cruel pour un film distribué par une structure qui, quelques années plus tard, deviendra l’un des noms les plus scrutés du cinéma indépendant américain. Les critiques n’ont pas arrangé l’affaire : le film affiche 26 % sur Rotten Tomatoes, et Wendy Ide, dans The Times, l’a décrit comme une redite sans éclat des films que l’héroïne regarde pour préparer sa mission. Kim Newman, dans Empire Magazine, a été un peu plus indulgent, saluant son charme et son sens du jeu. Deux lectures, deux mondes, mais un constat commun : le film n’a jamais trouvé sa vitesse de croisière. Quand ni le public ni la critique ne montent à bord, la sortie en salles ressemble à une visite de politesse.
Ce qui rend l’affaire amusante, à sa manière, c’est qu’A24 a depuis souvent été associé à des paris plus radicaux, plus identifiables, plus cohérents dans leur étrangeté. Barely Lethal appartient à cette période où la société pouvait encore distribuer un objet qui ne portait pas sa signature avec évidence. Une anomalie, donc, mais une anomalie instructive : elle rappelle qu’un label ne fait pas tout, qu’un casting ne suffit pas, et qu’une idée de départ peut se faire avaler par un film trop tiède pour exister pleinement. Le cinéma de studio a ses poules aux œufs d’or ; celui-ci, clairement, n’a pondu qu’un œuf fêlé.
Reste cette petite curiosité de catalogue, le genre de titre qu’on exhume plus pour comprendre un moment de carrière, une stratégie de distribution ou une fausse bonne idée que pour le plaisir du revisionnage. Et franchement, parfois, c’est déjà beaucoup. Parce qu’entre une comédie d’espionnage qui rate sa cible et un studio qui apprend à ses dépens où il ne doit pas trop s’aventurer, on tient presque un mini cours d’histoire industrielle. Pas très glamour, mais diablement parlant. Le cinéma adore les grandes réussites ; il raconte aussi, dans ses marges, ses ratés les plus instructifs.
Bande-annonce VF de Secret Agency
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




