Hugh Jackman en Robin des Bois, oui. Mais pas le héros de carte postale qu’on trimballait dans les manuels de légende : The Death of Robin Hood le fait basculer dans une zone crasseuse, fatiguée, presque terminale. Et derrière cette mue, il y a tout un travail d’artisans qui préfèrent la défiguration élégante au clin d’œil patrimonial.
Le projet s’inscrit dans une drôle de tradition hollywoodienne : prendre une figure ultra-identifiée, la lessiver, puis la recharger en gravité pour faire croire qu’on a enfin trouvé la version « définitive ». Sauf que Michael Sarnoski, après Pig en 2021 et A Quiet Place: Day One en 2024, n’a jamais eu l’air d’un cinéaste venu vendre de la nostalgie en sachet. Son cinéma aime les corps abîmés, les visages qui racontent une vie avant même qu’un dialogue n’entre en scène, les espaces où la violence ne se donne pas en fanfare mais en dépôt toxique. Avec The Death of Robin Hood, on n’est pas dans le folklore rutilant à la Robin des Bois, prince des voleurs de Kevin Reynolds (1991), ni dans la version en collants qui fait lever les yeux au ciel. On est dans une relecture qui semble vouloir arracher au mythe tout ce qui sent le vernis. Le héros devient un corps à user, pas une icône à admirer.
Dans la source, les artisans du film, notamment le coiffeur Sean Flanigan et la costumière Lorna Mugan, expliquent avoir cherché à rendre Hugh Jackman presque méconnaissable. Le mot clé, ici, c’est « presque » : au cinéma, la transformation totale n’existe jamais vraiment, parce qu’on continue de voir l’acteur derrière la peau, le star system derrière la crasse, l’Olympe derrière la boue. Mais c’est précisément là que l’exercice devient intéressant. Jackman, c’est un monstre sacré qui a passé des années à incarner des physiques de combat, de X-Men à Logan en passant par ses rôles de scène et de comédie musicale. Il porte déjà en lui cette idée de discipline, de corps sculpté, de résistance. Le maquillage, les cheveux, les costumes ne font donc pas que « changer son look » : ils viennent saboter une image publique patiemment construite. On ne maquille pas seulement Robin des Bois, on attaque la légende Jackman de face.
Le mythe sous la pluie, pas sous les dorures
Ce qui ressort de cette approche, c’est une volonté très nette de sortir Robin des Bois du musée des héros consensuels. Depuis des décennies, le personnage sert de machine à fantasmes commode : le voleur noble, le hors-la-loi au grand cœur, le justicier forestier qui rend la monnaie de sa pièce au pouvoir. Le problème, c’est que cette figure a souvent été filmée comme un logo plus que comme un être humain. Michael Sarnoski semble vouloir faire l’inverse : lui redonner de la matière, du poids, de la fatigue, peut-être même une forme de décrépitude morale. Et pour ça, l’apparence compte autant que le scénario. Une barbe mal taillée, des cheveux qui ont cessé de coopérer, des vêtements usés jusqu’à la corde, et tout à coup le mythe cesse de flotter. Il retombe au sol. Il prend la pluie. Il sent le cuir humide et la terre retournée.

Dans ce genre de projet, le costume et la coiffure ne sont pas des accessoires, ce sont des outils de dramaturgie. Ils disent si le film veut flatter son public ou le bousculer. Ici, tout indique qu’on a choisi la seconde option. Lorna Mugan et Sean Flanigan ne travaillent pas pour faire joli sur une affiche, mais pour inscrire le personnage dans un monde qui a l’air de lui avoir collé des baffes pendant des années. C’est une logique très contemporaine, presque post-Joker dans l’esprit, même si les comparaisons directes ont vite fait de tourner au tic journalistique. Le cinéma de franchise et de relecture adore désormais les héros cabossés, les figures mythiques qui ont perdu leur aura et doivent la reconquérir à la sueur du front. Ici, la sueur semble surtout sale. Sherwood n’a jamais eu l’air aussi peu touristique.
Hugh Jackman, ou l’art de saboter sa propre statue
Il y a aussi quelque chose de plus pervers, et donc de plus excitant, dans le choix de Hugh Jackman. Parce qu’il arrive avec une image d’acteur extrêmement lisible : charisme, puissance physique, élégance de showman, capacité à passer du muscle au chant sans perdre une once de présence. Le faire disparaître sous des couches de matière, c’est presque un geste politique au sens hollywoodien du terme. On ne cherche pas seulement à le rendre moche ou fatigué, on veut le déplacer hors de sa zone de confort, l’arracher à cette évidence de star qui rassure les studios et les spectateurs. Et ça, franchement, ça fait du bien. À l’heure où tant de blockbusters confondent transformation et simple changement de coiffure, voir une équipe artisanale penser le corps comme un territoire narratif, ça remet un peu d’ordre dans la baraque.
Cette logique colle d’ailleurs très bien à Michael Sarnoski, dont le cinéma semble attiré par les personnages qui se consument à petit feu plutôt que par les grands arcs héroïques à l’ancienne. Dans Pig, Nicolas Cage faisait déjà l’expérience d’un monde qui le dépouillait de sa mythologie personnelle ; dans A Quiet Place: Day One, l’horreur passait par l’écrasement du quotidien. The Death of Robin Hood paraît prolonger cette obsession : comment filmer un homme célèbre sans le filmer comme une statue ? Comment faire tenir ensemble la légende et la décomposition ? C’est là que le film peut devenir plus qu’une énième relecture sombre. S’il tient sa promesse, il ne racontera pas Robin des Bois : il montrera ce qu’un mythe devient quand on cesse de le brosser dans le sens du poil.
Reste la question qui fâche un peu, celle qu’on se pose toujours quand Hollywood promet de « réinventer » un personnage archiconnu : est-ce qu’on verra vraiment autre chose qu’un vernis plus noir, ou est-ce que cette salissure sera le vrai sujet du film ? Pour l’instant, les éléments autour de la transformation de Jackman laissent espérer une réponse moins paresseuse que d’habitude. Et si le cinéma de studio veut encore nous vendre des légendes, autant qu’il accepte de les faire transpirer avant de les faire briller. Après tout, un Robin des Bois impeccable, ça sent vite le carton-pâte. Un Robin des Bois abîmé, lui, peut encore mordre.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




