On croyait la saga rangée au rayon des plaisirs coupables, et la voilà qui revient en streaming comme si rien n’avait jamais été réglé. Avec ses cinq films désormais disponibles sur Hulu, Twilight rappelle qu’un blockbuster peut être à la fois moqué, adoré et disséqué pendant quinze ans sans perdre une once de son pouvoir de nuisance douce.
Pour remettre les pendules à l’heure, le phénomène démarre en 2005 avec le roman de Stephenie Meyer, avant de s’emballer au cinéma en 2008 sous la direction de Catherine Hardwicke, déjà remarquée pour Thirteen. Le premier film ouvre une franchise qui s’étend sur cinq longs métrages, puisque Breaking Dawn a été scindé en deux parties, comme l’ont fait d’autres machines à cash de l’époque, de Harry Potter à The Hunger Games. Le casting, lui, a fait le reste : Kristen Stewart et Robert Pattinson, alors jeunes têtes d’affiche en devenir, ont transformé cette romance gothique en phénomène mondial. Et le box office a suivi : la saga a rapporté plus de 3,3 milliards de dollars dans le monde, pour un budget de production global bien plus modeste que celui des mastodontes super-héroïques qui ont ensuite pris le relais. Autrement dit, la poule aux œufs d’or n’avait pas besoin de muscles, juste d’un bon coup de foudre.
Le vrai sujet, ce n’est pas seulement qu’Edward Cullen brille au soleil. C’est qu’Twilight a fabriqué un objet culturel parfaitement bancal, donc parfaitement durable.
Le vampire, ce vieux radin qui refuse de mourir
En apparence, on a affaire à une romance surnaturelle pour ados : Bella Swan quitte Phoenix pour Forks, tombe sur une famille de vampires végétariens, puis se retrouve prise dans un triangle amoureux avec Jacob Black. Sauf que la saga joue sur un déséquilibre beaucoup plus intéressant qu’il n’y paraît. D’un côté, elle recycle le mythe du vampire en le rendant presque domestique ; de l’autre, elle injecte dans ce folklore une tension adolescente très concrète, faite de désir, d’isolement, de dépendance affective et de fantasme de l’éternité. Le vampire n’est plus un prédateur expressionniste à la Murnau ou à la Coppola, c’est un petit ami impossible, un demi-dieu mal coiffé, un problème relationnel avec canines. Le monstre a changé de costume, mais pas de fonction : il continue de parler de nos obsessions.
Ce qui a fait tiquer à l’époque, et continue de faire lever des sourcils, c’est justement ce mélange de sérieux sentimental et de kitsch assumé, parfois involontaire. Les films osent le baseball vampirique sur fond de Muse, les ralentis de regards qui durent une éternité, les dialogues qui frôlent le grand n’importe quoi sans jamais totalement y tomber. C’est là que la saga devient drôle, puis fascinante, puis à nouveau drôle. Elle ne demande pas qu’on y croie comme à une tragédie classique ; elle exige qu’on accepte son propre ridicule comme moteur dramatique. Et ça, mine de rien, c’est plus malin qu’il n’y paraît. Le kitsch n’est pas un accident : c’est le carburant.

Kristen, Rob et la fabrique des demi-dieux
À ce stade, difficile de parler de Twilight sans évoquer ce qu’elle a fait à ses interprètes. Kristen Stewart et Robert Pattinson ont été propulsés par la saga dans une zone étrange, celle où l’on devient célèbre trop vite, trop fort, trop jeune. On les a longtemps réduits à leurs rôles de Bella et Edward, alors que la suite de leurs carrières a prouvé l’inverse : Stewart a bifurqué vers un cinéma d’auteur nerveux et souvent risqué, Pattinson a construit une filmographie de choix, de David Cronenberg à Christopher Nolan, en passant par Robert Eggers et les frères Safdie. C’est presque la meilleure blague du système hollywoodien : une franchise jugée “mineure” sert de tremplin à deux acteurs qui, ensuite, vont gagner en prestige ce que la saga leur avait donné en visibilité. Le blockbuster les a fabriqués, puis ils ont passé le flambeau à autre chose.
Et c’est précisément pour ça que le retour de la saga en streaming fonctionne si bien. Sur une plateforme, Twilight n’a plus à justifier son existence par la respectabilité critique. Elle devient ce qu’elle a toujours été au fond : une machine à fantasmes disponible à la demande, un objet de binge-watch pour adultes qui ont grandi avec elle ou qui veulent mesurer à quel point le cinéma populaire des années 2000 pouvait être à la fois gênant et irrésistible. On peut se moquer de sa gravité de pacotille, de ses effets spéciaux parfois brinquebalants, de son fameux bébé numérique de Breaking Dawn – Part 2 qui a failli tirer une balle dans le pied de toute l’entreprise. Mais on peut aussi reconnaître que la saga a tenu un cap : celui d’un mélodrame fantastique qui ne s’excuse jamais d’être excessif. Et franchement, ça change des franchises qui se prennent pour l’Olympe alors qu’elles n’ont même pas une idée en stock.
Le plaisir coupable, ce faux procès
En réalité, la vraie question n’est pas de savoir si Twilight est “bon” ou “mauvais”, débat qui sent déjà la naphtaline. La question, c’est : pourquoi cette saga continue-t-elle de circuler aussi bien, alors que tant d’autres franchises de la même période ont disparu dans un brouillard de suites inutiles et de reboots fatigués ? Parce qu’elle a compris quelque chose de très simple : le public ne cherche pas toujours la perfection, il cherche une sensation. Une ambiance. Une promesse de déraison. Et Twilight en propose une à chaque plan, entre le romantisme humide de Forks, la hiérarchie bancale des Cullen et la guerre de territoire sentimentale qui finit par engloutir tout le reste. Ce n’est pas un chef-d’œuvre, c’est un petit cyclone pop.
Alors oui, Hulu récupère ici une saga qui a longtemps servi de punching-ball culturel. Mais la redécouverte en streaming a souvent ce pouvoir-là : elle remet en circulation des œuvres qu’on croyait classées, et elle oblige à les regarder sans le vacarme de l’époque. On y voit mieux les défauts, bien sûr, mais aussi les trouvailles, les intuitions, les accidents heureux. Et Twilight, avec son romantisme tordu et sa sincérité presque insolente, a plus d’une cartouche dans son carquois. Le plus drôle, c’est peut-être qu’au bout du compte, cette saga qu’on a tant voulu ranger au placard continue de mordre. Pas très fort, pas très élégamment, mais assez pour qu’on y retourne. Comme quoi, les vampires les plus agaçants sont parfois ceux qui survivent le mieux.
Bande-annonce VF de Twilight, chapitre 1 : Fascination
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




