On a tous déjà vu ce petit piège hollywoodien : un roman adoré, une actrice en pleine zone de turbulence, un casting qui sent le prestige, et au bout du compte un long métrage qui se prend le mur en douceur. Avec Before I Go to Sleep, Nicole Kidman a coché toutes les cases du thriller sérieux qui devait marcher sans forcer. Sauf que le box-office, lui, n’a pas lu la quatrième de couverture.
Sorti en 2014, le film de Rowan Joffé adapte le best-seller de S.J. Watson et aligne deux poids lourds, Colin Firth et Mark Strong, autour de Kidman. Sur le papier, on tient un de ces projets que les studios aiment vendre comme des objets de tension psychologique haut de gamme : une héroïne amnésique, un mari potentiellement trouble, un médecin qui en sait trop, et cette mécanique de mémoire défaillante qui permet de faire monter la sauce scène après scène. Le budget de production annoncé tourne autour de 22 millions de dollars, ce qui n’est pas une somme délirante pour un thriller de cette trempe. Mais en 2014, le marché américain ne pardonne rien aux films qui n’ont ni franchise, ni effet de manche, ni machine marketing de titan. Et quand la critique n’embarque pas, le reste suit souvent la même pente. Le film voulait jouer dans la cour des thrillers élégants ; il a surtout découvert la brutalité d’un week-end de sortie mal placé.
Pour replacer l’affaire, le film arrive aux États-Unis début novembre 2014, distribué par Clarius Entertainment, à un moment où la concurrence commence à serrer les rangs. Le week-end de lancement lui rapporte seulement 1,8 million de dollars et une 15e place au classement domestique, pendant que Ouija tient le haut du pavé et que Nightcrawler s’offre un démarrage bien plus fringant. La semaine suivante, Big Hero 6 et Interstellar viennent écraser le paysage. Résultat : Before I Go to Sleep disparaît vite des salles et termine sa course à 17,6 millions de dollars dans le monde, dont plus de 80 % venus de l’international. Pas de quoi sabrer le champagne dans les bureaux, même si le coût modéré limite la casse. À Hollywood, un film peut survivre à un budget raisonnable ; il survit beaucoup moins bien à l’indifférence.
Le vrai sujet, pourtant, n’est pas seulement commercial. C’est le vieux malentendu entre littérature à succès et cinéma de studio : ce qui fonctionne dans la tête du lecteur ne se transpose pas toujours en tension dramatique palpable.
Le roman avait des dents, le film a perdu une canine
Le matériau de départ de S.J. Watson a tout pour séduire les producteurs : mystère, amnésie, révélations progressives, paranoïa domestique. En librairie, ce genre de dispositif fabrique une addiction immédiate ; à l’écran, il exige une mise en scène d’une précision chirurgicale, sinon l’intrigue se met à sentir le déjà-vu. Rowan Joffé, qui venait de Brighton Rock, n’a pas trouvé l’angle assez nerveux pour transformer cette promesse en vrai poison cinématographique. Le film reste propre, appliqué, parfois même trop sage pour son propre bien. On sent l’effort, on voit la structure, mais la tension ne mord jamais franchement. Et c’est là que le bât blesse : un thriller psychologique sans vertige, c’est un peu un couteau à beurre dans une bagarre de rue.

Nicole Kidman, elle, n’est évidemment pas le problème. Au contraire, elle traverse le film avec cette froideur élégante qui fait sa force depuis Dead Calm et qui lui permet de tenir des rôles où le trouble intérieur doit se lire dans un regard, un silence, une crispation à peine visible. Le casting secondaire n’est pas en reste : Colin Firth apporte sa gravité de monstre sacré britannique, Mark Strong sa présence compacte et inquiétante. Mais le film ne sait pas toujours quoi faire de ces atouts. Il les aligne, il les fait dialoguer, il les enferme dans une mécanique de suspense, puis il oublie de leur donner l’espace pour dérailler. Le problème n’est pas l’absence de talent ; c’est l’absence de combustion.
Kidman, les années 2010 et la série des faux départs
Si l’on regarde la filmographie de Nicole Kidman sur cette décennie, Before I Go to Sleep s’inscrit dans une zone un peu bancale, celle des projets ambitieux mais mal aimantés. Trespass, The Paperboy, Stoker : autant de titres qui témoignent d’une actrice prête à prendre des risques, quitte à se brûler les ailes. Ce n’est pas une période honteuse, loin de là, mais une période où l’on sent une star chercher le bon tempo entre prestige, audace et rentabilité. Et puis il y a ce drôle de paradoxe : plus Kidman s’éloigne des évidences, plus elle révèle sa capacité à rebondir. Quelques semaines après ce faux pas, Paddington arrive et rappelle qu’un film peut être à la fois populaire, intelligent et vraiment aimé du public. Comme quoi, parfois, il suffit d’un ours en manteau pour remettre les compteurs à l’endroit.
La suite de sa carrière l’a confirmé avec une insolence presque agaçante pour ses concurrents : Kidman a retrouvé une puissance de feu qui la place aujourd’hui parmi les figures les plus bankables du cinéma et des séries, de Big Little Lies à ses projets les plus récents. C’est aussi ce qui rend Before I Go to Sleep intéressant à revoir : non pas comme une catastrophe, mais comme un symptôme. Celui d’une industrie qui croit encore qu’un roman aimé, un casting chic et une durée raisonnable suffisent à fabriquer un succès. On sait bien que non. Il faut une idée de mise en scène, une nécessité, une vraie pulsation. Sans ça, même les meilleurs ingrédients finissent en plat tiède. Et le public, lui, ne se nourrit pas de promesses.
Au fond, Before I Go to Sleep ressemble à ces thrillers qui veulent être des machines à fantasmes et se retrouvent à tourner à vide : ni honteux, ni brillant, juste coincé entre deux étages. Ce n’est pas un désastre spectaculaire, c’est pire pour un studio : un film qui existe à peine. Et dans le grand théâtre des sorties de 2014, c’est souvent ce genre de fantôme qui disparaît le plus vite.
Bande-annonce VF de Avant d'aller dormir
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




