Un film à 110 millions de dollars, 190 millions de recettes mondiales et une carrière en salles qui a fait pschitt : IF n’avait pas vraiment besoin d’un cercueil, juste d’un autre salon.

En 2024, John Krasinski a tenté un drôle de numéro d’équilibriste avec IF : un long métrage familial en prises de vues réelles, peuplé d’amis imaginaires, de vedettes qui prêtent leur voix à des créatures plus ou moins absurdes, et d’un Ryan Reynolds en mode médiateur bureaucratique entre l’enfance perdue et le marché des émotions. Sur le papier, ça sentait le pari de studio, le genre de machine à fantasmes calibrée pour faire vibrer petits et grands. Sauf que le box office n’a pas suivi. Avec environ 190 millions de dollars récoltés dans le monde pour un budget de production annoncé à 110 millions, le film n’a pas rentabilisé sa mécanique, surtout quand on ajoute les frais de marketing, toujours les grands oubliés du conte de fées hollywoodien. À Hollywood, quand la note grimpe et que la caisse reste tiède, on appelle ça une petite catastrophe polie.

Le cas IF est d’autant plus piquant que Krasinski arrive là après deux A Quiet Place autrement plus rentables : le premier avait encaissé 341 millions de dollars pour 17 millions de budget, le second frôlait les 300 millions. Autant dire que le réalisateur avait jusque-là la réputation d’un fer de lance très solide. Ici, il change de terrain et se frotte à un imaginaire déjà labouré par d’autres. Le principe des amis invisibles, des créatures oubliées et des souvenirs d’enfance qui s’effacent, on l’a déjà vu passer dans Drop Dead Fred, dans Foster’s Home for Imaginary Friends et, sous une forme plus mélancolique, dans Inside Out. Le péché originel du film, c’est peut-être là : arriver après la bataille avec une idée qui n’a plus l’effet de surprise. Quand on veut vendre du merveilleux, mieux vaut éviter de donner l’impression d’acheter un lot déjà déballé.

Le casting qui fait la roue, mais pas le plein

La stratégie de IF repose aussi sur un alignement de stars vocales qui ressemble à une soirée de gala organisée par un agent très motivé. Steve Carell, Phoebe Waller-Bridge, Louis Gossett Jr., Awkwafina, Sam Rockwell, Bradley Cooper, George Clooney, Maya Rudolph, Amy Schumer, Matt Damon, Bill Hader, Keegan-Michael Key, Christopher Meloni… la liste a des airs de générique qui se prend pour un tapis rouge. Ryan Reynolds, lui, tient le rôle de Cal, un type capable de voir les amis imaginaires et de les recaser comme un conseiller d’orientation sous amphétamines administratives. Face à lui, Cailey Fleming joue Bea, gamine endeuillée dont l’histoire donne au film sa colonne vertébrale émotionnelle, pendant que John Krasinski s’offre lui-même un double rôle de père hospitalisé et de marshmallow flamboyant. Oui, un marshmallow. Hollywood n’a pas peur du ridicule quand il croit tenir sa poule aux œufs d’or.

Sauf que l’empilement de voix célèbres ne suffit pas à fabriquer une vraie alchimie. Le film a beau convoquer la nostalgie, la tendresse et le trauma familial, il reste coincé entre deux pulsions : la comédie légère et le drame à hauteur d’enfant. C’est là que Reynolds devient presque un symptôme. L’acteur, si à l’aise dans le sarcasme et la vitesse, semble ici pris dans une mise en scène qui lui demande de ralentir, de compatir, de s’émerveiller sans trop faire le malin. Ce n’est pas un mauvais casting par nature ; c’est un casting qui révèle l’hésitation du film. Le problème n’est pas qu’il y ait trop de stars, c’est qu’aucune ne parvient à masquer le flou du projet.

Un film qui veut être Pixar sans avoir le coffre

Les critiques ont d’ailleurs pointé ce tiraillement. Sur Rotten Tomatoes, IF plafonne à 50 % d’avis favorables sur 213 critiques, ce qui n’est pas exactement le genre de score qui fait lever les foules. Plusieurs observateurs ont relevé une structure trop chargée, une narration qui s’éparpille et une esthétique qui veut convoquer l’esprit Pixar sans posséder sa précision dramatique. C’est là que le film se prend les pieds dans son propre tapis : il cherche l’émotion sincère, mais la fabrique avec des boulons trop visibles. L’idée de faire cohabiter le réel, le deuil et le burlesque aurait pu donner quelque chose de très beau. À la place, on obtient souvent un objet un peu raide, comme si le film avait peur d’assumer pleinement sa fantaisie.

Et pourtant, il y a dans IF une logique très hollywoodienne, presque touchante dans sa naïveté industrielle : réunir des noms, multiplier les créatures, promettre une expérience transgénérationnelle, puis espérer que la salle fasse le reste. Sauf qu’en 2024, le public ne se laisse plus acheter au simple parfum de concept. Entre les franchises qui saturent les écrans et les films familiaux qui doivent se battre pour exister hors du bruit, le long métrage de Krasinski arrive au mauvais moment avec le mauvais dosage. Le streaming, lui, adore ce genre d’objets bancals : pas assez puissants pour dominer les salles, assez curieux pour déclencher un clic.

Netflix, ce grand recyclage des quasi-bides

Le passage de IF sur Netflix change tout, ou presque. En salle, le film avait besoin d’un bouche-à-oreille solide, d’une adhésion massive des familles et d’un capital sympathie immédiat. Sur plateforme, il devient un programme de rattrapage idéal : un titre qu’on lance par curiosité, parce qu’on a vu la bande-annonce quinze fois, parce que Ryan Reynolds est partout, ou parce qu’on aime bien les films qui essaient de faire pleurer sans sortir le violon trop tôt. Le cinéma familial contemporain vit désormais dans cette zone grise : trop coûteux pour être anodin, trop bizarre pour être un hit automatique, trop dépendant de la fenêtre de diffusion pour ne pas finir en produit de seconde vie.

On peut même y lire une petite leçon sur la carrière de Krasinski. Après avoir été adoubé par le succès massif de A Quiet Place, il tente ici un détour plus risqué, moins rentable, plus exposé. Ce n’est pas un effondrement, plutôt un rappel à l’ordre : le public n’achète pas un nom, il achète une promesse tenue. Et quand la promesse hésite entre larmes, gags et créatures en peluche, ça coince un peu. Sur Netflix, IF ne devient pas meilleur ; il devient simplement plus facile à tenter.

Alors oui, on peut très bien aimer ce drôle d’opus, ses idées en vrac, ses monstres colorés et son ambition de fabriquer un live-action Pixar avec les outils du grand studio. Mais on peut aussi voir ce qu’il raconte malgré lui : la fatigue d’un cinéma familial qui veut encore croire au merveilleux, tout en l’enfermant dans des tableaux Excel. Et ça, franchement, c’est presque plus triste que son histoire de fantômes d’enfance. Presque.

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