Diffusée en 1967 et 1968 sur CBS, Cimarron Strip a eu la durée de vie d’un coup de vent, mais elle raconte très bien une époque où la télévision américaine rêvait encore en format géant. Avec Stuart Whitman en marshal isolé, la série transforme un bout de territoire disputé en théâtre de la loi, du chaos et du mythe national.
À première vue, on pourrait classer Cimarron Strip dans la grande famille des westerns télévisés de seconde zone, ceux qu’on range dans un coin de mémoire avant de les ressortir pour faire les malins au comptoir. Sauf que la série de CBS, lancée à l’automne 1967, ne jouait pas petit bras : 23 épisodes, une durée de 90 minutes par épisode, un décor historique situé en 1880 sur une bande de terre contestée entre Kansas et territoires autochtones, et une ambition qui sentait la poussière, la boue et le budget un peu trop généreux pour la case horaire. On n’était pas dans la petite mécanique bien huilée du feuilleton hebdomadaire. On était dans une tentative de western-spectacle, avec l’idée très hollywoodienne qu’il fallait du souffle, des chevaux et des ennuis moraux à la pelle. CBS voulait du grand format ; elle a eu un western qui déborde de partout.
Le cadre historique n’est pas un simple décor de saloon. Cette zone frontalière, qui deviendra plus tard le panhandle de l’Oklahoma, a longtemps été un angle mort de l’autorité fédérale, un espace où la loi arrivait toujours avec un train de retard. La série en tire son nerf dramatique : Jim Crown, marshal envoyé sur place, doit annoncer aux colons que Washington ne leur donnera pas les titres espérés et que leurs baux sont révoqués. Autant dire qu’il débarque avec la délicatesse d’un obus. Le western devient alors un récit de dépossession, de colère collective et d’abandon institutionnel. Pas exactement le genre de fantaisie réconfortante qu’on associe parfois au genre. Le Far West, ici, c’est surtout l’administration qui vous plante là et les fusils qui prennent le relais.
Whitman, ce rouleau compresseur en chemise poussiéreuse
Mais le vrai sujet, c’est Stuart Whitman. Parce que Cimarron Strip n’est pas seulement une série courte ; c’est une ligne de plus dans la biographie d’un acteur qui a travaillé comme un forcené pendant près d’un demi-siècle. Son premier crédit remonte à 1951, ses débuts passent par des petits rôles non crédités dans When Worlds Collide et The Day the Earth Stood Still, puis par des apparitions dans The Roy Rogers Show ou The Range Rider. Ensuite, la machine s’emballe : Highway Patrol, Johnny Trouble en 1957, The Mark en 1961, une nomination à l’Oscar du meilleur acteur, puis The Longest Day et une avalanche de films et de séries. Selon IMDb, Whitman totalise 191 crédits. Oui, 191. À ce stade, on ne parle plus d’une carrière, on parle d’une industrie à lui tout seul. Whitman n’a pas traversé Hollywood, il l’a labouré.

Ce qui frappe chez lui, c’est cette gueule de type fiable, un peu cabossée, avec assez de gravité pour porter un rôle principal et assez de souplesse pour rester crédible en second couteau de luxe. Hollywood adore ce genre d’acteur : pas forcément le monstre sacré qui monopolise l’affiche, mais le professionnel solide, celui qui tient la baraque pendant que les têtes d’affiche paradent. Et Whitman a fait ça mieux que beaucoup. Il a même traversé les décennies sans se laisser enfermer dans un seul registre : western, guerre, drame, horreur bis avec Night of the Lepus en 1972, télévision familiale avec Superboy, jusqu’à un dernier crédit en 2000 dans The President’s Man. Le gars a tout pris, sans faire la fine bouche. On est loin du star system en toc : là, c’est du métier, du vrai.
Un western qui sent la série ambitieuse et le rendez-vous manqué
Pour autant, Cimarron Strip n’a pas eu la postérité des grands westerns télévisés. Pas parce qu’elle serait honteuse ou ratée, mais parce qu’elle arrive dans un moment où le genre commence déjà à s’user sur le petit écran, tandis que le cinéma américain bascule ailleurs, entre révisions du mythe et modernisation brutale. La série tente pourtant de faire ce que peu de programmes osaient alors : installer un espace moral complexe, multiplier les figures secondaires, et faire venir des invités de luxe. Joseph Cotten, Leslie Nielsen, Robert Duvall, Michael J. Pollard, Elisha Cook, David Carradine, John Saxon, Darren McGavin, John Voight : la liste a des airs de casting de festival avant l’heure. On sent bien le projet de prestige, la volonté de transformer un western en vitrine de talents. Le problème, c’est qu’un prestige sans durée de vie, ça finit souvent au rayon des curiosités.
Il y a même un épisode signé Harlan Ellison, avec retour potentiel de Jack l’Éventreur. Rien que ça. Ce genre de détour dit beaucoup de la télévision américaine de l’époque : elle pouvait encore se permettre des écarts de ton, des récits presque pulp, au sein d’un cadre très codé. Et puis il y a cette donnée presque ironique, aujourd’hui, sur la disponibilité de la série : une partie des épisodes se trouve sur une plateforme de streaming, mais pas l’intégrale, ce qui oblige les curieux à fouiller du côté des coffrets épuisés. La série elle-même a donc fini comme tant d’objets télé de cette période : morcelée, dispersée, un peu fantôme. Le western télé a parfois eu le destin des territoires qu’il racontait : mal cartographié, mal protégé, et toujours au bord de la disparition.
Au fond, Cimarron Strip vaut moins comme monument que comme symptôme. Celui d’un moment où la télévision américaine voulait encore rivaliser avec le cinéma sur le terrain du souffle, du décor et de la distribution. Et celui d’un acteur, Stuart Whitman, qui a passé sa vie à être là, à tenir la ligne, à faire le boulot sans réclamer la lumière à tout prix. Ce n’est pas le genre de trajectoire qui fait les gros titres, mais c’est précisément ce qui la rend précieuse. Dans une industrie obsédée par les demi-dieux, les Whitman rappellent qu’il faut aussi des gens pour garder la porte ouverte. Sans eux, Hollywood ne serait pas une machine à rêves ; juste un décor en carton qui s’écroule au premier coup de vent.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




