On parle sans cesse des grands westerns de la télé, mais le petit troupeau des oubliées a, lui aussi, écrit l’histoire à coups de poussière, de revolver et de contrebande de style. Entre 1955 et 1996, cinq séries ont préparé le terrain de la révision du genre sans forcément récolter les lauriers.
Au milieu du XXe siècle, le western règne sur le petit écran comme un shérif sur sa ville. Gunsmoke tient l’affiche pendant vingt ans, Bonanza installe la famille Cartwright dans le salon américain, Rawhide lance Clint Eastwood vers l’Olympe en cuir et en sueur. Mais à force de répéter les mêmes noms, on finit par oublier tout un pan de la production télévisuelle, celui des séries plus risquées, plus bizarres, parfois plus modernes que leur époque ne voulait bien l’admettre. D’après les dates de diffusion données par la source de Slashfilm, on parle ici de programmes qui s’étalent de 1955 à 1996, avec des durées allant de 13 à 146 épisodes. Pas exactement des curiosités de niche, plutôt des morceaux entiers d’un genre qui a longtemps été la poule aux œufs d’or des chaînes américaines.
Et puis il y a la logique industrielle, la vraie, celle qu’on oublie toujours quand on raconte les mythes : les chaînes avaient besoin de formats fiables, de héros récurrents, de décors recyclables, de récits immédiatement lisibles. Le western télé, dans les années 1950 et 1960, c’est du rendement narratif avant d’être de la poésie. Sauf que certains auteurs ont profité de cette machine pour faire passer autre chose. C’est là que ces séries oubliées deviennent intéressantes : elles ne sont pas seulement des vestiges, elles sont des brouillons de la modernité.
Steve McQueen avant le mythe, ou le cool en bottes
Avec Wanted Dead or Alive, diffusée sur CBS de 1958 à 1961 sur 94 épisodes, Steve McQueen n’est pas encore la star de The Magnificent Seven ni le demi-dieu de Bullitt. Il est Josh Randall, chasseur de primes et ancien soldat confédéré, un type qui traverse l’Ouest avec une Winchester et une manière de regarder le monde comme s’il le jugeait déjà trop bavard. La série a beau être moins citée que ses contemporaines, elle fabrique pourtant un archétype : celui du héros sec, ambigu, presque détaché, mais jamais complètement fermé à la compassion.
Ce qui frappe, c’est la variété des intrigues. On n’est pas seulement dans la traque du fugitif hebdomadaire ; Randall aide des familles, se retrouve mêlé à des situations absurdes, jusqu’à chasser le Père Noël lui-même. Oui, on a bien lu. Le western télé, quand il veut, peut virer à la fantaisie sans perdre son aura. Et McQueen, déjà, impose ce mélange de retenue et de magnétisme qui fera sa marque au cinéma. Avant d’être une icône, il a d’abord été une tension.
Peckinpah au petit écran, la colère sous le stetson
Diffusée en 1960 sur NBC, The Westerner ne dure que 13 épisodes. C’est peu, mais assez pour laisser une trace de travers. Sam Peckinpah y crée, écrit et réalise une série qui regarde le western droit dans les yeux et lui demande, en gros, s’il n’est pas en train de se raconter des salades. Brian Keith y incarne Dave Blassingame, un drifter qui voudrait juste économiser de quoi acheter un ranch, mais qui se retrouve aspiré dans des conflits violents à chaque étape de son trajet. Autour de lui, un chien fidèle, Brown, joué par l’animal vu quelques années plus tôt dans Old Yeller. Le détail est délicieux : même le compagnon à quatre pattes vient avec son propre passé de cinéma.
La source cite une phrase rapportée par un article du New York Times en 2004, attribuée à Peckinpah : « I created ‘The Westerner’ because of anger. » Le commentaire est limpide : il en avait marre des shérifs infaillibles, des marshals impeccables et des flingueurs blanchis à la chaux. On comprend mieux pourquoi cette série ressemble à un prototype du western révisionniste, bien avant The Wild Bunch. Peckinpah n’y casse pas encore tout, mais il commence déjà à fissurer le décor. Le petit écran servait parfois de laboratoire à ceux qui n’avaient pas encore le droit de dynamiter le grand.
Le théâtre de Zane Grey, ou la fabrique à spin-offs avant l’heure
Avec Dick Powell’s Zane Grey Theatre, CBS tient de 1956 à 1961 une anthologie de 146 épisodes qui a fait office de pépinière à westerns. Le principe est simple : un récit différent à chaque épisode, un hôte, narrateur et parfois acteur, Dick Powell, et une galerie d’invités qui ferait pâlir bien des castings contemporains. Jack Palance, Ernest Borgnine, Rory Calhoun, Dennis Hopper, Cloris Leachman, Ronald Reagan : on est dans la distribution qui sent la naphtaline de prestige et la future légende à retardement.
La série a surtout un rôle de matrice. Elle donne naissance à Trackdown, à The Rifleman, à Johnny Ringo, à Black Saddle et à The Westerner. Autrement dit, elle agit comme un carrefour industriel et créatif. Le point ironique, c’est qu’elle part d’un matériau littéraire très classique, les récits de Zane Grey, alors qu’elle finit par produire des formats bien plus souples que la source d’origine. Le western télé apprend ici à se déplier, à quitter le simple duel moral pour aller vers des récits plus autonomes. On est devant une série-mère qui a enfanté des rejetons plus célèbres qu’elle. Classique, et un peu cruel.
Cheyenne, la première heure qui a tout changé
En 1955, ABC lance Cheyenne, première série western d’une heure à la télévision américaine. Rien que ça. Avec 108 épisodes répartis sur sept saisons, jusqu’en 1962, le programme de Clint Walker installe un nouveau tempo : plus de place pour les paysages, les dilemmes et les silences. Cheyenne Bodie est un solitaire, certes, mais un solitaire capable d’empathie, ce qui n’était pas exactement la norme dans un genre alors encore très attaché au manichéisme.
La source rappelle aussi un point essentiel : le personnage a été élevé par les Cheyennes après le meurtre de ses parents, ce qui lui donne une perception moins brutale et moins caricaturale des peuples autochtones. Ce n’est pas un détail décoratif, c’est une inflexion idéologique. Cheyenne ne renverse pas tout, mais elle desserre l’étau du western classique. Et quand on voit à quel point la télévision a ensuite standardisé le format d’une heure, on mesure le poids de cette série dans l’histoire du médium. Le western télé n’a pas seulement changé de durée ; il a changé de respiration.
Le revenant de TNT, ou le western qui refuse de mourir
Dernière étape, plus tardive et plus mélancolique : The Lazarus Man, diffusée sur TNT en 1996, n’a connu qu’une saison de 20 épisodes. Robert Urich y joue un homme retrouvé vivant après avoir été enterré, amnésique, dans le Texas d’après-guerre de Sécession. Le pitch a quelque chose de presque gothique, comme si le western se laissait contaminer par le mystère et le feuilleton surnaturel. La série avait visiblement de quoi durer davantage, mais l’histoire industrielle l’a coupée net : l’acteur a développé un cancer, et le programme a été arrêté.
La source précise qu’Urich avait déjà marqué le genre avec Lonesome Dove, où il incarnait Jake Spoon. Ici, il porte un personnage en quête de lui-même, ce qui donne à la série une charge étrange, presque funèbre, qu’on ne peut pas évacuer d’un revers de main. On ne parle pas d’un simple western tardif, mais d’un western qui arrive à la fin d’un cycle télévisuel et tente encore de déplacer les lignes. Quand le genre se croyait enterré, il revenait sous forme de cadavre très bavard.
Alors oui, aujourd’hui, on cite plus volontiers Yellowstone ou l’empire Taylor Sheridan quand il s’agit de western télé. Mais avant les ranchs géants, les dynasties et les conflits à gros budget, il y a eu ces séries-là, plus modestes en apparence, parfois plus audacieuses dans les faits. Et si la mémoire collective les a laissées sur le bas-côté, ce n’est peut-être pas parce qu’elles étaient mineures. C’est peut-être juste parce qu’elles avaient déjà compris quelque chose que le reste du troupeau a mis du temps à admettre : le western, à la télévision, n’a jamais été un genre figé. Il a toujours été un cheval nerveux. Il suffisait de savoir le monter.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




