Avec Borges and Me, on tient moins un hommage compassé à un monstre sacré des lettres qu’un petit voyage en voiture qui regarde la littérature droit dans les yeux sans lui cirer les pompes. Le film choisit la douceur, la mémoire et le clin d’œil plutôt que la révérence plombante. Et franchement, ça change des œuvres qui transforment chaque écrivain en statue de marbre (on a déjà assez de musées, merci bien).

Le point de départ est simple, presque modeste : un récit de route, un compagnon de voyage fantôme ou symbolique, et l’ombre de Jorge Luis Borges qui plane sur l’ensemble. Ce n’est pas un hasard si le film se place du côté du déplacement, du détour, de la digression. Borges, après tout, a passé sa vie à faire de la littérature un labyrinthe mental, un jeu de miroirs, une machine à bifurquer. Le cinéma, lui, adore les trajets qui semblent aller quelque part alors qu’ils tournent autour d’une absence. Ici, la route sert de prétexte à autre chose : une conversation avec le passé, une manière de rejouer l’admiration sans se figer dans le mausolée. Le film veut faire revenir Borges comme une présence vivante, pas comme une relique.

Dans l’histoire du cinéma, le road movie a souvent servi de laboratoire à des récits de transmission, de deuil ou de crise identitaire. On pense à ces films où la route devient un test de vérité, un sas entre deux états du monde. Borges and Me s’inscrit dans cette famille-là, mais avec une inflexion plus littéraire que mythologique. Là où un grand film américain aurait sans doute chargé la mule avec des paysages écrasants et des silences de cow-boy en fin de carrière, celui-ci préfère l’ellipse, le sourire en coin, la mélancolie sans grand déploiement. C’est plus perky que poétique, pour reprendre l’idée de la source, et ce n’est pas un défaut en soi. Parfois, la grâce passe par une légèreté un peu bancale plutôt que par la solennité. Mieux vaut un film qui respire qu’un hommage qui s’embaume.

Quand la route prend le pas sur le panthéon

En réalité, le vrai sujet n’est pas Borges comme figure d’autorité, mais Borges comme moteur de fiction. Le film semble comprendre qu’un auteur de cette trempe n’a pas besoin d’être sanctifié pour exister à l’écran. Il suffit de le faire circuler, de le laisser contaminer le présent, de le glisser dans les interstices d’un récit plus intime. C’est là que Borges and Me trouve son meilleur équilibre : dans cette façon de faire dialoguer l’érudition et le quotidien, le souvenir et le présent, le prestige et le presque rien. On n’est pas dans la grande fresque académique, et tant mieux.

Affiche de Borges and Me
Affiche de Borges and Me

Ce choix a aussi quelque chose de très contemporain. Depuis quelques années, le cinéma littéraire a compris qu’il ne gagnerait rien à singer les biopics à l’ancienne, avec leurs dates alignées comme des petits soldats et leurs crises existentielles calibrées au millimètre. Les films les plus intéressants préfèrent souvent le fragment, la dérive, la subjectivité. C’est plus fragile, plus libre, parfois plus bancal aussi. Mais le bancal, au cinéma, peut avoir une élégance folle quand il sait où il va. Ici, la nostalgie ne sert pas à fabriquer un parfum d’époque ; elle devient un outil de mise en scène, un moyen de faire sentir ce que la mémoire garde et ce qu’elle déforme. Le film ne vénère pas Borges, il s’en sert pour raconter le trouble de se souvenir.

Pas de poussière sur les étagères, merci bien

Ce qui ressort, c’est une forme de modestie assez bienvenue. Le film ne cherche pas à devenir le grand opus définitif sur Borges, ce qui serait d’ailleurs une idée un peu ridicule tant l’écrivain résiste aux résumés, aux étiquettes et aux gros sabots. Il préfère la circulation des affects, les petits décalages, les résonances discrètes. On est davantage dans une conversation que dans une démonstration. Et cette conversation, justement, évite l’effet conférencier qui plombe tant de films inspirés par la littérature. On peut aimer un auteur sans lui coller une auréole de plâtre sur le front. C’est même souvent là que commence le cinéma.

Il y a aussi, derrière cette approche, une idée assez maligne de la transmission. Borges n’apparaît pas comme un sommet inaccessible, mais comme une présence qui continue de travailler ceux qui le lisent, le citent, le trahissent un peu, le réinventent beaucoup. Le film semble comprendre que toute filiation artistique est faite de malentendus féconds. On hérite toujours de travers, et c’est très bien comme ça. Le cinéma, quand il s’en mêle, peut transformer ce frottement en matière sensible. Ici, la route devient alors moins un itinéraire qu’un espace de reformulation. On ne roule pas vers Borges, on roule avec ce qu’il a laissé derrière lui.

Au fond, Borges and Me n’essaie pas de faire le malin : il préfère la chaleur d’un souvenir mal rangé à la révérence en costume trois-pièces. Et dans un genre qui adore parfois se prendre pour un temple, ce petit pas de côté a quelque chose de franchement sain. La poésie ? Elle n’est peut-être pas toujours au rendez-vous. Mais la vivacité, elle, ne se fait pas prier. Et c’est déjà pas mal pour un film qui aurait pu n’être qu’un exercice de bibliothèque sur roues.

Part.
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