On a beau parler d’une série qui a fait de Netflix une machine à fantasmes, Stranger Things n’a jamais été un long fleuve tranquille. Même ses plus gros fans ont dû serrer les dents devant quelques épisodes qui sentent le remplissage, la fausse bonne idée ou le grand écart narratif un peu trop ambitieux.
Créée par les frères Duffer et lancée en 2016, Stranger Things s’est imposée comme l’un des piliers de l’ère du binge-watching, au point de devenir le visage même de Netflix dans l’imaginaire collectif. La série a traversé cinq saisons, nourri une économie entière de produits dérivés, de théories de fans et de nostalgie calibrée au millimètre, tout en restant l’un des rares objets pop capables de faire discuter ensemble cinéphiles, ados et cadres supérieurs en sweat à capuche. Son succès s’est aussi mesuré à l’échelle industrielle : des budgets qui ont gonflé saison après saison, une exploitation pensée comme un événement mondial, et une place centrale dans la bataille du streaming, quand la plateforme avait besoin d’un fer de lance plus solide que ses algorithmes. Sauf que les séries-drapeaux ont un prix : quand on tire trop fort sur la corde, elle grince.
Et c’est là que le bât blesse : plus Stranger Things a grossi, plus ses épisodes les moins aimés ont révélé les fissures d’un modèle devenu trop lourd pour ses propres épaules.
Quand Hawkins prend l’eau
Le reproche le plus fréquent adressé aux épisodes les plus faibles de la série tient à une chose très simple : ils donnent parfois l’impression de ralentir la machine au lieu de la faire avancer. Dans une fiction qui repose autant sur l’élan, le mystère et le montage alterné, le moindre faux temps se voit comme un néon dans le noir. C’est particulièrement vrai pour The Nina Project (saison 4, épisode 5), souvent perçu comme un épisode de transition qui étire les intrigues au lieu de les densifier. On y retrouve Hopper coincé dans sa trajectoire soviétique, Eleven enfermée dans le programme NINA, et ce sentiment un peu pénible que la série s’écoute respirer. Un épisode de respiration, oui. Un épisode qui bâille, parfois aussi.
Ce n’est pas un accident isolé. Quand une série passe du format quasi-minisérie à un mastodonte de plusieurs saisons, elle doit inventer de la matière, beaucoup de matière. Et là, on touche au péché originel de bien des franchises télévisées : vouloir tout développer, tout expliquer, tout rentabiliser. Stranger Things n’y échappe pas, surtout quand ses intrigues secondaires prennent le pas sur l’urgence dramatique qui faisait son sel au départ.
Le détour qui tourne en rond
Parmi les épisodes qui ont laissé un goût de carton mouillé, The Lost Sister (saison 2, épisode 7) reste le cas d’école. L’épisode isole Eleven, l’envoie à Chicago et l’arrache totalement à Hawkins, au point de casser la dynamique de saison juste au moment où la tension devrait monter d’un cran. L’idée n’était pas absurde sur le papier : élargir le monde, donner du relief à Eleven, introduire Kali et ouvrir une nouvelle piste. Mais à l’écran, le résultat a divisé parce qu’il ressemble moins à une expansion qu’à une parenthèse qui se prend pour une révélation.
Ce qui agace, ce n’est pas seulement l’écart de ton. C’est le sentiment que l’épisode demande au spectateur de suspendre la série principale pour aller faire un détour dans une autre histoire, moins tendue, moins incarnée, moins nécessaire. On peut défendre le geste, bien sûr, et certains y voient une étape importante dans le parcours d’Eleven. Mais dans une saison qui file vers son climax, ce genre de virée ressemble à une fausse sortie d’autoroute. L’ambition, ici, a un peu mangé le rythme.

Le grand écart de Hopper
Autre point de friction récurrent : la transformation de Jim Hopper. Dans Suzie, Do You Copy? (saison 3, épisode 1), beaucoup de spectateurs ont eu l’impression de voir un personnage glisser vers une version plus caricaturale de lui-même. David Harbour garde son magnétisme, évidemment, mais le capitaine cabossé des débuts devient ici plus bouffon, plus nerveux, presque prisonnier d’une mécanique comique qui n’était pas la sienne. Ce n’est pas qu’un problème d’écriture à la marge : c’est un changement de température générale.
La saison 3 a d’ailleurs cristallisé un débat plus large sur la série elle-même. En cherchant à élargir son public, Stranger Things a parfois troqué une partie de sa noirceur contre une nostalgie plus sucrée, plus lumineuse, plus facile à vendre. Le résultat n’est pas honteux, loin de là, mais il a déplacé le centre de gravité. Et quand un personnage comme Hopper devient le vecteur de cette mutation, la bascule se voit encore plus. On n’est plus tout à fait dans le thriller de départ, on flirte avec la sitcom à gros budget.
Le final qui voulait tout fermer
Le cas de The Rightside Up (saison 5, épisode 8) est plus délicat, parce qu’un final de série doit faire l’impossible : satisfaire, conclure, émouvoir, et ne pas laisser l’impression d’un chantier abandonné. Sur ce point, les frères Duffer ont livré un épisode qui a évidemment ses moments, ses images, ses retours de personnages et ses tentatives de fermeture. Mais la critique la plus dure tient à sa dernière partie, ce long prologue qui veut refermer chaque trajectoire avec une précision d’horloger alors même que la série a passé des années à empiler les arcs, les secrets et les ramifications.
Résultat : certains personnages disparaissent presque dans les interstices, d’autres héritent de résolutions expédiées, et l’ensemble donne parfois l’impression d’un puzzle qu’on force dans la boîte. Quand une fiction a autant grossi, le final devient un exercice de funambule. Ici, le fil a tenu, mais avec quelques sueurs froides. Et puis il y a cette question, toujours un peu gênante, autour du sort d’Eleven, qui laisse une ambiguïté assez mal vécue par une partie du public. Finir une série culte, c’est déjà un sport de combat. La finir sans casser deux ou trois assiettes, c’est presque de l’alchimie.
Le mythe, les ratés et la belle gueule du chaos
Ce qui rend ce classement intéressant, ce n’est pas seulement la liste des épisodes mal aimés. C’est ce qu’il dit de Stranger Things elle-même. La série a été pensée comme un objet de nostalgie, mais elle est devenue une franchise à part entière, avec ses contraintes, ses attentes, ses obligations de continuité et ses effets de surenchère. À force de vouloir être le blockbuster de la télévision, elle a parfois adopté les défauts du blockbuster : surcharge, exposition, scènes-pont, et cette manie de croire qu’un univers étendu excuse tout.
Mais on ne va pas faire semblant : même ses épisodes les plus discutables restent pris dans une série qui a marqué son époque, redéfini l’appétit du public pour le feuilleton événement et offert à Netflix un totem industriel. C’est précisément parce qu’elle a été si haute qu’on lui pardonne mal ses faux pas. Les séries médiocres passent sous le radar ; les grandes, elles, prennent les coups en pleine figure. Quand on joue dans la cour des monstres sacrés, le moindre couac fait plus de bruit.
Et puis, soyons honnêtes, c’est aussi ce qui fait le charme de l’affaire : Stranger Things n’est pas un objet lisse, propre, aseptisé. C’est une machine à fantasmes qui a parfois déraillé en beauté. On lui en voudra peut-être pour The Lost Sister, pour ses détours, pour ses finales trop chargés. Mais on continuera quand même à en parler, à la disséquer, à la classer, à la contredire. Parce qu’au fond, une série qui provoque encore des disputes en 2026 n’est pas morte. Elle est simplement entrée dans le panthéon des œuvres qu’on aime autant pour leurs bosses que pour leurs sommets. Et ça, franchement, c’est tout sauf un petit exploit.
Bande-annonce VF de Stranger Things
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




