À San Sebastián, la section New Directors ne sert pas de vitrine polie pour jeunes pousses sages : elle fonctionne comme un banc d’essai où le festival basque repère, trie et parfois propulse les cinéastes avant que l’industrie ne vienne leur coller une étiquette en plastique brillant. Cette année, l’affiche aligne Billy Lumby, nommé aux BAFTA, la Norvégienne Marlene Emilie Lyngstad, lauréate de Nordic Talents, et, dans un autre coin du ring, Jaime Lorente, que le grand public associe surtout à Money Heist (ou La Casa de Papel, pour ceux qui aiment les titres qui claquent en espagnol). On retrouve aussi Erratics, coproduction Chili-France-Argentine signée Thomas Woodroffe, avec Denis Lavant au casting. Bref, le festival ne joue pas la carte du confort : il préfère la prise de risque, et c’est tant mieux. New Directors reste l’un des rares endroits où la découverte n’a pas encore été transformée en mot marketing.

Pour comprendre ce que San Sebastián fabrique là, il faut rappeler que le festival, lancé en 1953, a longtemps occupé une place singulière dans le circuit européen : moins tapageur que Cannes, moins institutionnel que Venise, mais redoutablement efficace pour faire émerger des cinéastes qui cherchent encore leur forme, leur ton, leur colonne vertébrale. La section New Directors, elle, agit comme un sas. On y envoie des premiers ou deuxièmes longs métrages, parfois plus fragiles, souvent plus nerveux, avec cette petite odeur de cinéma en train de se chercher qui, quand ça marche, vaut tous les vernis du monde. Et dans une époque où les plateformes, les franchises et les univers étendus ont tendance à avaler la moindre singularité, ce genre de sélection a quelque chose de presque subversif. Le festival ne vend pas des certitudes, il mise sur des promesses.

Et c’est précisément là que San Sebastián devient intéressant : il ne célèbre pas seulement des films, il fabrique des trajectoires.

Des débuts qui ne sentent pas la naphtaline

Billy Lumby arrive avec le petit supplément de crédibilité que donne une nomination aux BAFTA, ce qui n’est jamais anodin quand on parle d’un cinéaste encore en phase d’installation. Marlene Emilie Lyngstad, de son côté, débarque avec le label Nordic Talents, programme qui a déjà servi de rampe de lancement à plusieurs profils nordiques capables de faire de la sobriété une arme de précision. Deux trajectoires, deux géographies, deux manières d’entrer dans le jeu sans passer par la case grand barnum. Et c’est bien le nerf de cette section : repérer des signatures avant qu’elles ne se figent, avant que la machine à fantasmes ne les transforme en produits de catalogue. On n’est pas là pour du cinéma de vitrine, mais pour du cinéma qui cherche encore son pouls.

Le choix de Jaime Lorente ajoute une petite torsion au tableau. L’acteur espagnol, devenu visage mondial grâce à Money Heist, n’est pas seulement une tête d’affiche recyclée pour rassurer les programmateurs. Sa présence dit quelque chose de plus large : la circulation de plus en plus poreuse entre télévision de masse, cinéma d’auteur et coproductions internationales. Aujourd’hui, un comédien peut passer de la série phénomène au long métrage d’auteur sans que cela ressemble forcément à une trahison. À condition, bien sûr, que le film ne le traite pas comme un simple aimant à clics. C’est là que tout se joue, et c’est là que beaucoup se plantent avec un enthousiasme de comptable sous caféine. Le casting ne suffit pas : il faut encore que le film ait une colonne vertébrale.

Erratics, ou le charme des lignes de faille

Avec Erratics, Thomas Woodroffe s’inscrit dans cette tradition des coproductions qui font circuler les énergies entre plusieurs pays sans lisser complètement les aspérités. Chili, France, Argentine : trois territoires, trois imaginaires, trois manières d’envisager le récit, le paysage, la tension dramatique. Et puis il y a Denis Lavant, monstre sacré à sa manière, corps de cinéma qui a traversé les décennies en gardant ce mélange de souplesse et d’étrangeté que peu d’acteurs savent conserver sans se caricaturer. Sa présence suffit souvent à déplacer le centre de gravité d’un film. Il n’est pas décoratif, il est magnétique. Quand Lavant apparaît, le film cesse d’être un simple objet : il devient une zone de frottement.

Ce genre de sélection rappelle aussi une évidence que l’industrie adore oublier : les festivals ne servent pas seulement à distribuer des prix, ils servent à fabriquer de la visibilité au moment où elle compte le plus. Un premier ou deuxième film montré à San Sebastián peut trouver un agent, un vendeur international, un distributeur de salles ou, au minimum, une existence critique. Dans un marché où la fenêtre de diffusion se rétrécit et où les budgets marketing écrasent souvent les œuvres modestes, cette exposition vaut de l’or. Pas de l’or de pacotille, le vrai, celui qui peut sauver un film de l’oubli avant même sa sortie. Sans ces vitrines-là, beaucoup de longs métrages disparaîtraient dans le brouillard avant d’avoir respiré.

Le festival, ce vieux passeur qui n’a pas dit son dernier mot

San Sebastián a toujours eu cette intelligence-là : ne pas se contenter d’aligner des noms ronflants, mais construire un écosystème où la découverte reste un geste central. Dans un calendrier saturé de franchises, de suites et de produits calibrés pour l’exploitation mondiale, voir un festival européen continuer à défendre des œuvres encore instables, parfois bancales, souvent plus vivantes que les mastodontes de studio, ça fait du bien. On peut toujours faire la fine bouche, chipoter sur l’équilibre des sélections, discuter des effets de mode, mais le principe tient bon : laisser une chance à des cinéastes qui n’ont pas encore été digérés par le système. Et ça, mine de rien, c’est déjà une forme de résistance.

Alors oui, on guettera les films de Billy Lumby, de Marlene Emilie Lyngstad, de Thomas Woodroffe et la présence de Jaime Lorente avec l’œil un peu plus affûté que d’habitude. Parce qu’à New Directors, le vrai suspense n’est pas de savoir qui repart avec un trophée, mais qui repart avec une carrière. Le festival, lui, a déjà compris le truc : le cinéma ne se renouvelle pas en recyclant les mêmes têtes, il avance quand il accepte de se faire surprendre. Et ça, franchement, on en redemande. Le reste, c’est du vernis ; ici, on parle encore de matière vive.

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