Le film s’ouvre sur une carte écrite avec un aplomb certain : « Certains de ces événements ont eu lieu ». C’est honnête et légèrement culotté. Gabriel Ripstein, petit-fils du producteur Alfredo Ripstein et fils du cinéaste Arturo Ripstein, proche collaborateur de Luis Buñuel, convoque une histoire assez dingue pour qu’on jurerait à un canular : en 1983, la Colombie est déjà désignée pays hôte du Mondial, et le Mexique n’a ni dossier, ni légitimité, ni moyens sérieux. Et pourtant, un homme décide que le Mondial 1986 se jouera chez lui et va convaincre la FIFA à coups de baratin, de réseaux et de valises bien garnies.
Ce type s’appelle Martín de la Torre. Il est joué par Diego Luna. Et c’est là que tout commence, et que tout se complique.
Luna, encore Luna, toujours Luna
Diego Luna livre ici ce qu’il sait faire de mieux : être Diego Luna, avec ce mélange de charme goguenard, de nervosité et de désinvolture qu’on suit depuis Y tu mamá también. Variety résume très bien l’affaire : « Diego Luna enlivens Gabriel Ripstein’s Mexico 86, a film that spans over a decade of shady soccer business, but doesn’t cut very deep. » Autrement dit, Luna porte le film sur ses épaules, mais le scénario ne lui donne jamais un terrain de jeu à la hauteur de son potentiel. Face à lui, Daniel Giménez Cacho campe Emilio Azcárraga, le magnat des médias mexicain surnommé « El Tigre », avec la densité qu’on lui connaît depuis Zama. Le duo fonctionne, mais le reste du casting navigue en mode service minimum.
Karla Souza hérite d’un rôle sacrifié : Susana, l’amoureuse lucide qui sert surtout à rappeler à Martín qu’il est un menteur compulsif. Le film lui offre quelques scènes intéressantes, mais la réduit finalement au contrepoint moral du héros, coincée entre deux séquences de négociation footballistique. On sent que Ripstein veut lui donner plus de poids, mais qu’il n’a pas la place, ou pas l’envie, de le faire vraiment.

Diego Luna face à la FIFA, « Vous voulez un chèque ou du cash ? »
République bananière du ballon rond
La jubilation du film tient surtout à la reconstitution des coulisses du football des années 80 : hôtels suisses feutrés, corridors de la FIFA, deals discrets dans les salons privés où se décide l’avenir d’un sport globalisé avant même le mot. La satire s’ouvre sur ce carton ironique et déploie ensuite une série de scènes où Martín navigue entre bureaucrates, dirigeants sportifs et politiques locaux avec un culot quasi suicidaire. Micropsia note que le film « se positionne intelligemment comme un récit qui observe, avec un certain scepticisme, la façon dont se fabriquent les Coupes du monde ». On est quelque part entre film de casse et comédie politique légère, avec un héros qui prend la FIFA en otage en lui faisant croire qu’elle garde le contrôle.
Ce qui manque, c’est la morsure. Variety regrette que le film « ne creuse pas très profond » malgré une décennie entière de magouilles à portée de main, alors même que les faits réels, les renoncements de la Colombie, la course de dernière minute pour trouver un pays hôte, la fragilité des infrastructures mexicaines, offraient un terrain de jeu quasi illimité pour une vraie charge. México 86, pour reprendre le titre original, se contente souvent de décrire la corruption plutôt que de la démonter, préférant la regarder avec un sourire en coin. On rit, on serre les dents deux secondes, puis on repart sur un clin d’œil de Luna.

Satire ou feel-good : il faut choisir
Les critiques anglo-saxonnes convergent : on est face à un film agréable, parfois très drôle, mais trop conciliant avec son propre sujet. Micropsia tranche : « Mexico 86 isn’t a great film, but it has the wit to position itself as a story that looks at how World Cups are made with a skeptical eye while still embracing the charm of its protagonist. » Le New York Times, dans un papier titré This Underdog Has Bags of Cash, insiste sur cette ambiguïté : le film célèbre un outsider qui gagne tout en payant tout le monde, sans jamais vraiment demander si la fin justifie les moyens. C’est là que la comédie politique se transforme en conte national un peu trop fier de ses entourloupes.
Le film refuse de choisir : soit il assume la noirceur, les compromis, la violence sociale derrière la fête, soit il s’abandonne au pur divertissement. Ici, il oscille. Les conséquences politiques restent hors champ, la population mexicaine n’existe pratiquement que comme foule de supporters, et les enjeux économiques se limitent à des discussions de bureaux. Quand on pense à tout ce que le Mexique a encaissé dans les années 80, crises, séismes, corruption systémique, il y avait matière à faire un film autrement plus acide.
Ripstein, chirurgien en sourdine
En apparence, Ripstein filme tout ça avec une grande modestie : pas d’effets voyants, pas de mise en scène hystérique, une caméra qui suit le mouvement naturel des corps et laisse respirer les dialogues. On sent le fils d’Arturo, la référence à un certain classicisme mexicain, mais aussi un désir de rester accessible pour le public Netflix qui va tomber sur le film un soir de semaine. La photographie ressuscite les années 80 avec soin, vestes oversized, salons fumants, bureaux surchargés, sans jamais tomber dans le cosplay clignotant. C’est propre, efficace, mais rarement inoubliable.
Le montage assure un rythme confortable : en 1h35, le film traverse une décennie de combines sans jamais sembler bâclé, mais sans non plus laisser beaucoup de place à l’ambiguïté morale. C’est la grande qualité et la grande limite de Ripstein ici : la structure narrative fonctionne comme une machine bien huilée, mais on ne sent jamais le moment où il accepterait de déraper un peu, de laisser la comédie se fissurer. Tout est sous contrôle, comme si le réalisateur ne voulait pas heurter ni les fans de ballon rond, ni ceux qui ne veulent pas se prendre un cours d’histoire politique en lançant Netflix.

Timing en or, film en demi-teinte
Le contexte de sortie est presque trop beau : le film arrive début juin 2026, juste avant une nouvelle Coupe du monde où le Mexique figure encore parmi les pays hôtes, comme en 1986. Netflix capitalise évidemment sur cette boucle temporelle, on ravive la fierté nationale en rappelant comment le pays a arraché une Coupe du monde à une FIFA surprise mais pas si réticente à être achetée. On est moins dans la dénonciation que dans l’autocélébration malicieusement amorale.
Pour le spectateur français, surtout si on a grandi avec les images du Mondial 86, Maradona et le but de la main inclus,, il y a un petit plaisir pervers à voir ce qui se tramait de l’autre côté des caméras. On se surprend à encourager Martín alors qu’il ment, manipule et arrose la moitié du globe, parce que le film ne cesse jamais de le présenter comme un type sympathique qui veut mettre son pays sur la carte du football mondial. C’est bourré de charme et de mauvaise foi soft. On rit, on sort content, on oublie vite ce qu’on vient de voir. Ce qui, pour une satire sur la corruption, ressemble quand même un peu à un aveu.
Fiche film
Le Mondial de Martín (titre original : México 86), Mexique, 2026. Réalisation : Gabriel Ripstein. Scénario : Gabriel Ripstein, Daniel Krauze. Avec : Diego Luna, Daniel Giménez Cacho, Karla Souza. Production : Gaumont. Distribution : Netflix. Durée : 1h35. Disponible sur Netflix depuis le 5 juin 2026.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.
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